Panorama de l’année culturelle Saintongeaise en 2012

Discours d’ouverture de Madame Danièle Sallenave de l’Académie française

Madame la directrice de l’Académie de Saintonge, Mmes et MM. les Académiciens,
C’est un grand honneur que vous me faites de m’inviter à ouvrir la séance de remise des prix de l’Académie de Saintonge pour 2012. Et j’y suis d’autant plus sensible que je sais bien n’y avoir aucun titre particulier, sinon l’amitié de Mme Marie-Dominique Montel, et peut-être aussi mon appartenance à la grande région de l’Ouest de la France, à sa culture, puisque je suis née un peu plus au Nord, dans la vallée de la Loire et ses vignobles d’Anjou. Ces deux régions et ces deux cultures sont très proches, notamment par la langue qu’on y parle et par sa prononciation : lorsque je lis sur la notice Wikipedia de la Saintonge que le « g » se prononce « expiré », je comprends parfaitement de quoi il s’agit : j’ai entendu toute mon enfance dans un village près d’Angers, ses habitants prononcer ainsi le « g », comme je vais le faire à l’instant, « je n’vais pas m’ gêner » et je pense que bien d’autres traits nous sont aussi communs, peut-être ce « é » qu’on prononce plutôt comme une sorte de « è » en Anjou : le « curè » et non le « curé ».
Mais là où je me sens pleinement légitime, c’est en pensant qu’à travers moi, c’est l’Académie française qui adresse à l’Académie de Saintonge adresse un signe d’accueil, d’amitié et de confraternité. Et ce mouvement est l’une des particularités les plus riches et les plus heureuses de notre Académie : de son antériorité sur toutes les autres académies de France, elle tire un sentiment non de supériorité mais de responsabilité. Sa tâche, ses fonctions, ses devoirs, définis il y a plus de trois cents ans, elle sait les reconnaître et les saluer partout où, sur le territoire, des personnalités de haut talent et de mérite, œuvrent comme elle le fait pour soutenir à travers le temps les richesses et les particularités de la culture française. Et l’Académie de Saintonge l’a toujours reconnu, ne serait-ce qu’en ayant accueilli en son sein, celui que l’Académie française devait élire dix ans plus tard, l’un de mes confrères, l’écrivain et critique Pierre-Henri Simon. Oserais-je compléter cette observation par une autre, plus personnelle ? A Pierre-Henri Simon, au 7ème fauteuil, devait succéder André Roussin, à qui succéda Jacqueline de Romilly, dont j’eus l’honneur et la chance d’être l’élève dans le milieu des années 60.
Mais revenons à nos Académies. Elles se complètent, et complètent admirablement leurs travaux. Et pourtant, il semblerait que leur projet même les sépare : l’Académie française a vocation d’aider à unifier et purifier une langue, le français. Tandis que la vôtre, lorsqu’elle se voit créée le 9 mars 1957 par le chanoine Tonnelier, c’est pour soutenir la vitalité de la culture régionale. Mais nous nous rejoignons – la notion même de soutien à une « culture régionale » suppose le soutien à la langue dans laquelle elle se dit. Le français, sans doute, mais dans les formes qu’on parle en Poitou Saintonge, et qui vont se retrouver dans la « Belle Province ».
Ce genre de débat devait être cependant assez étranger au Cardinal de Richelieu, même si la légende veut qu’il soit né en Poitou au château de Richelieu. La notion de « culture régionale » est relativement moderne, et elle est une nouveauté heureuse dans une France qui, dès l’Ancien Régime, c’est-à-dire bien longtemps avant la France issue de la révolution, bien avant la France républicaine et réputée jacobine, avait pour objectif l’unification de la nation, autour de sa langue, et sa centralisation politique. Et donc forcément de sa culture : même si Molière avait sûrement l’accent du midi, son œuvre appartient à la culture nationale, qu’elle a contribué à forger.
Mon idée cependant est qu’il n’y a pas d’antagonisme entre une culture nationale et des cultures régionales, pour deux raisons : la première est que la culture nationale s’est forgée à partir de ses sources régionales, par un aller retour constant entre elles, la deuxième est que cela n’a été rendu possible que par l’existence d’une langue commune, avec toutes ses composantes locales, la langue française. A ce titre, il faudrait donc parler plutôt des langues françaises.
Je le redis, cette idée était étrangère au cardinal de Richelieu. Par ses statuts de 1635 l’Académie rejoint en effet et complète le mouvement d’unification du territoire autour de sa langue, commencé par François ler avec l’ordonnance de Villers Cotterets, et qui sera loin d’être achevé en 1789, où moins de la moitié des Français parlent sa langue. Mais il se poursuit, parfois sans douceur, et on range l’Académie parmi ceux qui ont été les éradicateurs des parlers régionaux, français ou venus d’autres origines linguistiques. Je pense naturellement à la manière assez brutale dont l’Abbé Grégoire déclare en 1793 devant de Comité de l’Instruction publique : « il est plus important qu’on ne pense en politique d’extirper cette diversité d’idiomes grossiers, qui prolongent l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés. »
Dans son rapport « sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française », présenté à la Convention nationale le 4 juin 1794 (16 prairial an II) l’abbé Grégoire écrit : « Cette entreprise qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale et qui doit être jaloux de consacrer au plus tôt, dans une République une et indivisible, l’usage unique et invariable de la langue de la liberté. »
Mais les choses sont en réalité moins simples. Car cette langue, le français, qui va s’imposer sur et contre les langues régionales, continue de tirer sa richesse d’avoir su préserver ses particularismes locaux, jusqu’à une date récente, disons jusqu’à ses trente dernières années où ils se sont vus réduits, non par une politique jacobine d’éradication, mais par la domination d’une langue artificielle, dans sa structure, dans ses accents, la langue de la communication télévisuelle et journalistique.
La défense des cultures régionales doit donc passer aussi par la défense des particularités régionales de notre langue, le français. C’est un combat aujourd’hui beaucoup moins à la mode que le combat pour la préservation et la renaissance de langues issus d’autres champs linguistiques, et qui étaient autrefois parlées en France comme le breton ou le basque. Mon combat est différent, et à mon sens, indispensable pour rendre toute sa complexité à la langue française : ce que je voudrais soutenir et sauver, ce sont les formes de la langue française, « les » langues françaises, dans leur histoire, leur vocabulaire, et leur expression culturelle, parlée, comme écrite. Et malgré sa résistance à la reconnaissance dans la constitution de l’existence en France d’autres langues que le français, je ne pense pas que l’Académie y soit aujourd’hui opposée.
Nous n’en sommes plus ni à Richelieu, ni à l’Abbé Grégoire, et il me semble que l’Académie française, dans son immense mission envers la langue française, a vocation à consacrer une part de son énergie et de son action à la mémoire, à la conservation, mais aussi à l’usage des anciennes tournures de la langue française parlées sur le territoire. Pour ma part, dès que je commencerai à travailler à la Commission du dictionnaire, je souhaiterai que soit présentées dans les différents articles, certaines acceptions anciennes ou actuelles des mots, tels qu’on les emploie ou les prononce dans les régions.
Mais ce sont mes origines angevines qui parlent sans doute ! Et je terminerai donc sur une série de questions : Est-ce qu’en poitevin saintongeais on dit « à c’t’heure », prononcé « asture », pour aujourd’hui ? « Banner » pour pleurer ? « Barrer ou crouiller la porte », pour fermer la porte à clé ? Avoir « la goule ben’aise » pour « être content ? »
Dit-on aussi le « choual » ou « joual » pour le cheval, comme on le dit en Anjou et au Québec, d’où le surnom donnée à sa la langue?
… Amis de l’Académie de Saintonge, vous savez que vous aurez toujours en moi un ferme soutien, dans votre défense d’une culture régionale incarnée dans sa langue, ses mots, les tournures de ses formes écrites, les accents de sa forme parlée – qu’elle a eux et qu’elle a peut-être encore. Mais qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit en aucune façon de vouloir s’enfermer dans une vision purement conservatrice de la langue, tournée vers le passé. Il s’agit bien plutôt de la renforcer et de renforcer ses assises historiques afin de l’ouvrir aux nécessités d’aujourd’hui, de l’art, de la recherche, de la science. Car on ne construit bien que si l’on est assuré de la solidité des fondations