IV. La direction fondatrice

François de Chasseloup-Laubat succède à Pierre Martin-Civat le 23 mars 1963. Il va se révéler un grand directeur, mettant véritablement sur pied à la fois l’organisation et la symbolique propres de l’Académie. On ne sait si chez lui ce sont les qualités du grand sportif, celles de l’explorateur ou celles de l’homme de lettres qui l’emportent dans sa conduite de l’Académie, ou plus simplement son charme naturel de prince qui sait aussi se montrer prince de l’esprit… Déjà en 1959, comprenant la fragilité structurelle de l’institution et partageant la conviction que les collectivités locales sont généralement peu soucieuses de valoriser leur caractère local, il avait suggéré de rechercher des concours individuels sous forme de prix fondés par des personnes privées intéressées à lier leur nom à la culture régionale. Il avait même donné l’exemple d’une telle fondation en créant, le 7 juillet 1959, le premier prix de ce type, destiné à récompenser un « ouvrage d’archéologie, d’ethnologie ou de linguistique », contenu qui dénote un évident modernisme de pensée. Le premier « prix Prince Murat de Chasseloup-Laubat » sera remis le 2 août 1959 à Raymond Doussinet pour son étude sur Le Savoureux Parler de Saintonge, ce qui, là aussi, au vu de l’œuvre à venir et de sa résonance quasi sociologique au sein du régionalisme charentais, s’annonce au plein sens du terme comme un choix fondateur. Son exemple sera suivi dès 1963 par Mme de Sant’Andréa, la femme du fondateur du Miroir de l’Histoire, pour un prix devant récompenser un ouvrage historique, par Odette Comandon pour un prix de patois, par Marie de Butlar pour un prix de poésie, par Josias de Bremond d’Ars, le fils d’Hélie, pour un prix de littérature (ce qui, plusieurs années de suite, fera confusion avec le prix de Saintonge et se fixera finalement par regroupement des deux prix autour du nom de « prix de Saintonge, fondation Bremond d’Ars-Migré ») et par les Loménie de Brienne pour un prix d’histoire régionale.

Ayant ainsi réorganisé les différents prix et fixé pour une vingtaine d’années leur existence et leur vocation, François de Chasseloup-Laubat réussit à renflouer les caisses de la compagnie grâce à une subvention du Conseil général que lui octroie à titre amical et exceptionnel André Dulin, puis il s’attaque au délicat problème de l’identité géographique de l’Académie. On le sait, la notion de Saintonge est élastique selon qu’on considère la zone d’influence directe de Saintes, l’ancienne province ou l’ancien évêché. Au vu des membres et de leurs centres d’intérêt, Chasseloup-Laubat suggère que la notion de Saintonge soit étendue aux deux départements charentais et à l’arrondissement de Niort (cela pour ne pas heurter les Poitevins de l’ancienne équipe du Pays d’Ouest et y inclure notamment Jacques Nanteuil dont l’ascendance est saintaise – Giraudias – mais l’attraction fortement niortaise). Plusieurs séances se révèlent nécessaires à finaliser l’accord : il en ressort un territoire qui pousse bien au-delà des plus fortes élasticités qu’historiquement on peut attribuer à la Saintonge, puisqu’il s’étale de Niort à Blaye et de Confolens à La Rochelle. En fait, si on analyse les élections des membres et les choix des prix qui suivront jusqu’à aujourd’hui, cette notion de Saintonge distendue ne fut jamais réellement pratiquée ; le terrain naturel sur lequel s’exerce l’attraction de l’Académie de Saintonge rejoint l’ancienne zone d’influence de la Revue de Saintonge et d’Aunis que Louis Audiat avait magnifiquement orchestrée à la fin du siècle dernier : il couvre les deux provinces jumelles augmentées du Cognaçais, autrement dit un espace correspondant à peu près à la cité des Santons, aux limites du diocèse médiéval de Saintes ou encore au vignoble du cognac.

Les deux années de direction de Chasseloup-Laubat attestent donc d’un effort de positionnement ; de cette époque datent la plupart des coutumes et des rites qui régissent l’Académie, c’est également à ces années 1963 et 1964 que remontent sa vocation majeure et son identification par le public régional comme le jury culturel essentiel du pays charentais. On pourrait penser a posteriori qu’il s’agissait d’une évidence. Il n’en est rien. On en trouve la preuve dans les difficultés que l’Académie de Saintonge éprouva elle-même à définir avec précision ses orientations ou encore, a contrario, dans le cheminement différent des deux autres académies de la région charentaise, celle de La Rochelle et celle d’Angoumois, qui restent exclusivement attachées à une vocation d’organisation de conférences, un peu ce qu’avait tenté Tonnellier au début. En parallèle à ceux décernés par l’Académie de Saintonge, existent d’autres prix en pays charentais : ils peuvent être très spécialisés, notamment en matière de poésie, ou d’encouragement à des textes inédits ou à des auteurs débutants, comme c’est le cas de ceux de la Société des lettres de Saintonge et d’Aunis (créée en 1947 par Robert-Jean Boulan). Mais aucun ne rivalise en retentissement avec ceux que distribue l’Académie (à l’exception récente de celui des Mouettes créé par le Conseil général de Charente-Maritime en 1994).