V. La patoisante et le professeur

Le 18 février 1965, François de Chasseloup-Laubat cède sa fonction de directeur à Odette Comandon, dont la première tentation est de la transformer en présidence, ce qui durant quelques années va susciter des hésitations au sein de l’Académie. Faut-il en venir à une présidence pure et simple ? Faut-il en demeurer au titre de directeur qui surprend tous les non-initiés ? Durant six ans, ces questions vont agiter la compagnie qui, ressentant parfaitement la nuance et se refusant au simple alignement, préfèrera pudiquement parler de « président-directeur »! Autant Odette Comandon se révèle une animatrice hors de pair lors des séances publiques annuelles, les clôturant habituellement par quelques drôleries patoises de son cru, autant elle semble hésiter sur les impulsions internes à donner à l’Académie. Ayant l’intuition qu’une institution de ce type ne peut durablement fonctionner avec succès sans un renouvellement de ses membres, et que cela lui est interdit par le concept même de siège à vie, elle réussit le 9 août 1966 à faire coopter douze correspondants , généralement choisis parmi des anciens lauréats. Malheureusement, elle échoue à définir leur rôle autrement que comme un vivier préparant de futures élections. Malgré ses efforts et ceux de son successeur à enrichir la notion de membre correspondant et à en nommer de nouveaux , le principe en sera vite abandonné au profit d’une évidence : les meilleurs académiciens se recrutent parmi les anciens primés.

Début 1967, un événement bouleverse la vie de l’Académie : un de ses membres fondateurs, Pierre-Henri Simon, le grand critique littéraire qui tient le célèbre « rez-de-chaussée » du Monde et a déjà publié de nombreux romans dont le pays saintongeais fixe le cadre, est élu à l’Académie française. Comme il le dira plusieurs fois, l’Académie de Saintonge devient donc sa « petite académie », à laquelle il demeure pourtant très attaché, au point de déclarer publiquement qu’elle est pour lui « la partie sensible de moi-même ». Il en donnera d’ailleurs une preuve éclatante en se faisant remettre ses insignes d’officier de la Légion d’honneur par le colonel Chalufour, lors d’une séance publique de sa « petite académie ».

La nouvelle survient quelques jours avant une séance privée qui doit renouveler Odette Comandon dans sa « présidence ». Ce serait une première pour l’Académie, indiquant clairement le rôle moteur que le personnage de la Jhavasse des Charentes joue dans le succès des séances publiques. On décide de surseoir à la décision et d’approcher Pierre-Henri Simon. Celui-ci accepte de présider « notre modeste académie » (écrit Thaumiaux), à condition qu’il soit aidé par Odette Comandon dans le rôle de « présidente déléguée ». Le 26 juillet 1967, il est ainsi élu « président-directeur » de l’Académie, « par acclamations ».

La cohabitation entre la grande patoisante et le grand professeur va durer quatre ans, non sans grincements, d’autant que Jean Thaumiaux, le secrétaire en poste depuis l’origine, tombe malade… Les réunions privées s’espacent, faute de véritable direction, chacun comptant sur l’autre pour les susciter, si bien qu’aucun prix n’est décerné durant l’année 1968. Quant aux réunions publiques, sur suggestion de Pierre-Henri Simon qui désire les « décentraliser » et les multiplier, elles se tiennent bien à Saint-Jean-d’Angély et à Jonzac, mais leur audience en souffre fortement. Le caractère solennel des remises de prix, mis en scène par Chasseloup-Laubat,avec au premier plan et au milieu de l’estrade le bureau de l’Académie qu’entourent les autres membres assis derrière en arc de cercle, cède le pas à des réunions beaucoup plus intimes, correspondant au caractère réservé de Pierre-Henri Simon, mais nettement moins « médiatiques » que celles rondement menées par Odette Comandon.