{"id":549,"date":"2015-08-05T10:15:50","date_gmt":"2015-08-05T09:15:50","guid":{"rendered":"http:\/\/academie-saintonge.org\/?p=549"},"modified":"2016-01-27T17:19:07","modified_gmt":"2016-01-27T16:19:07","slug":"lart-du-recit-a-la-television","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/academie-saintonge.org\/?p=549","title":{"rendered":"L&rsquo;art du r\u00e9cit \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/academie-saintonge.org\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/montel.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-150 alignleft\" src=\"https:\/\/academie-saintonge.org\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/montel.jpg\" alt=\"montel\" width=\"170\" height=\"210\" \/><\/a>Par Marie-Dominique Montel<\/p>\n<p>Il m\u2019a \u00e9t\u00e9 confi\u00e9 la t\u00e2che p\u00e9rilleuse qui consiste \u00e0 vous parler de la culture \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. Deux mots que l\u2019on a l\u2019habitude de consid\u00e9rer comme antinomiques mais qui pourtant, cahin-caha, vont de pair, dans ma vie quotidienne professionnelle et dans celle des t\u00e9l\u00e9spectateurs que nous sommes, chacun d\u2019entre nous, tour \u00e0 tour.<\/p>\n<p>Comme vous avez la grande gentillesse de m\u2019accueillir au sein de votre Acad\u00e9mie en raison de mes documentaires pour la t\u00e9l\u00e9vision, je vous suis redevable de beaucoup. Et je ne pense pas m\u2019acquitter de ma dette en vous faisant simplement part de ma modeste philosophie sur la question. J\u2019ai donc appel\u00e9 \u00e0 la rescousse trois personnalit\u00e9s d\u2019envergure : un aborig\u00e8ne, un philosophe et un Charentais.<\/p>\n<p>Au mois de mars dernier, pour les besoins d\u2019un film, je me trouvais au fin fond des for\u00eats \u00e9quatoriales du nord de l\u2019Australie en compagnie d\u2019un individu exceptionnel qui s\u2019appelle David Gulpilil. Gulpilil qui est aborig\u00e8ne a d\u00e9couvert (ou a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert par) la civilisation occidentale lorsque, \u00e0 dix-sept ans, il a \u00e9t\u00e9 engag\u00e9 pour tourner un r\u00f4le dans un film. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, il ne parlait pas anglais et communiquait par gestes avec son metteur en sc\u00e8ne. Aujourd\u2019hui, Gulpilil est une star du cin\u00e9ma prim\u00e9e \u00e0 Cannes ou \u00e0 Venise, mais entre deux tournages, il regagne son village de la for\u00eat vierge, pour vivre exactement comme le faisaient ses anc\u00eatres. Il m\u2019a invit\u00e9e \u00e0 lui rendre visite en pleine saison de cyclones, mais comme je m\u2019aper\u00e7ois qu\u2019aucun de vous n\u2019a apport\u00e9 de sac de couchage ni de nourriture pour plusieurs jours, je ne vous raconterai pas mes aventures l\u00e0-bas et je m\u2019en tiendrai \u00e0 l\u2019essentiel de mon propos.<\/p>\n<p>Gulpilil donc pense que le r\u00f4le fondamental qui nous est imparti est de transmettre ce qu\u2019on nous a enseign\u00e9, et il ne parle pas des comp\u00e9tences mais, pour reprendre sa formule, de quelque chose de beaucoup plus important : les histoires de la connaissance. J\u2019aime beaucoup sa phrase : \u00ab Si on ne raconte plus les histoires, si on ne les \u00e9coute plus, alors la culture dispara\u00eet, comme un guerrier qui se couche pour mourir \u00bb. De g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, les a\u00een\u00e9s doivent r\u00e9v\u00e9ler les r\u00e9cits aux jeunes. \u00ab Plus on est vieux, plus on sage, plus on est important. Dans votre soci\u00e9t\u00e9, vous cachez votre \u00e2ge, qu\u2019est-ce que c\u2019est que ce bazar ? \u00bb<\/p>\n<p>Son village est loin de tout et manque de beaucoup de choses, mais pas de talents. Et Gulpilil m\u2019a montr\u00e9 les tableaux de son peuple, ces merveilleuses peintures aborig\u00e8nes qui, pour nous, sont des \u0153uvres d\u2019art et qui, pour eux, rassemblent l\u2019univers car elles \u00ab racontent l\u2019histoire de nos anc\u00eatres depuis le temps du r\u00eave. Elles expliquent ce que nous sommes et chaque parcelle de nos terres, ce sont nos dix commandements \u00bb. L\u00e9vi-Strauss disait que, par rapport sans doute \u00e0 d\u2019autres peuples qu\u2019il connaissait, les aborig\u00e8nes \u00e9taient des snobs. Moi, je trouve que ce sont des snobs bien sympathiques. Car en somme, ce qui donne un sens \u00e0 la vie de Gulpilil, ce sont des histoires et des images\u2026<\/p>\n<p>Cette rencontre m\u2019a marqu\u00e9e. \u00c0 tel point que, de retour en France, j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 ma voiture, sur le bord de la route, pour mieux \u00e9couter une \u00e9mission de France Culture dans laquelle un philosophe (j\u2019ai malheureusement oubli\u00e9 son nom) convoquait le ban et l\u2019arri\u00e8re-ban de la pens\u00e9e contemporaine depuis Nietzsche pour expliquer l\u2019importance du r\u00e9cit dans la construction de la personnalit\u00e9. C\u2019\u00e9tait passionnant et ce monsieur aurait pu \u00eatre nomm\u00e9 aborig\u00e8ne honoris causa. La personnalit\u00e9, soulignait-il, se structure par le r\u00e9cit. Et ceci, d\u00e8s le plus jeune \u00e2ge. Les r\u00e9cits que l\u2019on fait \u00e0 un enfant, qu\u2019il s\u2019agisse de la Bible, du Coran, du Petit Prince ou du Chaperon rouge sont indispensables \u00e0 sa formation, \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de son univers int\u00e9rieur. Mais il ajoutait encore autre chose : la personnalit\u00e9, disait-il, se structure aussi par le r\u00e9cit que chacun construit pour se raconter lui-m\u00eame et donner un sens \u00e0 sa propre existence. Il concluait sur la souffrance de tous ceux qui se sentent exclus parce qu\u2019ils n\u2019ont pas de r\u00e9cit fondateur, ni la capacit\u00e9 ou la possibilit\u00e9 de formuler leur r\u00e9cit personnel.<\/p>\n<p>Eh bien moi, j\u2019estime que le r\u00f4le de la t\u00e9l\u00e9vision, c\u2019est le r\u00f4le des anciens aborig\u00e8nes, c\u2019est de raconter les histoires de la connaissance, c\u2019est de donner du r\u00e9cit. Bien s\u00fbr, il y a beaucoup de bruit, beaucoup de bla-bla, de parasites qui ne sont pas du r\u00e9cit. Mais\u2026 quand on y songe : regardez le succ\u00e8s des \u00e9missions o\u00f9 on voit et o\u00f9 on \u00e9coute M. et Mme tout-le-monde nous raconter leur vie et leurs drames, regardez comment les \u00ab h\u00e9ros \u00bb de la t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9 sont anxieux de faire entendre leur r\u00e9cit. Regardez enfin comment les m\u00eames sont parfois furieux parce qu\u2019ils sont d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de leur histoire. Ils ont voulu exprimer leur v\u00e9rit\u00e9 et l\u2019\u00e9mission termin\u00e9e pr\u00e9sente une personnalit\u00e9 qui n\u2019est pas la leur, qui n\u2019est plus leur r\u00e9cit.<\/p>\n<p>Toutefois, les missions fondamentales de la t\u00e9l\u00e9vision sont la transmission des \u0153uvres magistrales du cin\u00e9ma et de la chansonnette. Le petit \u00e9cran en fait grand usage. Et l\u00e0, vous le sentez bien, nous abordons v\u00e9ritablement les rivages de la culture et du r\u00e9cit, au sens traditionnel. Il y a des films classiques et des chansons \u00e0 deux sous qui ont jou\u00e9 un r\u00f4le important dans ma vie et dans la fa\u00e7on dont je consid\u00e8re mon existence, et vous probablement la v\u00f4tre. Le savant philosophe dont je vous parlais tout \u00e0 l\u2019heure dirait que cela a structur\u00e9 notre conscience de nous-m\u00eames.<\/p>\n<p>Ceci n\u2019est qu\u2019un survol car je voudrais en venir \u00e0 un domaine plus confidentiel mais que je connais mieux, du cot\u00e9 de la fabrication et\u2026 de la cr\u00e9ation (voil\u00e0 un plus joli mot et j\u2019esp\u00e8re qu\u2019il correspond mieux \u00e0 ce que j\u2019essaie de faire dans mon m\u00e9tier). Ce sont les documentaires. Dans le proc\u00e8s qu\u2019on intente r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision en mati\u00e8re de culture, ils servent r\u00e9guli\u00e8rement d\u2019alibi ou de dossier \u00e0 charge.<\/p>\n<p>La fiction a fait l\u2019objet de beaucoup de critiques r\u00e9cemment, et chose int\u00e9ressante d\u2019ailleurs, de la part de ceux qui la fabriquent et qui reprochent \u00e0 leurs commanditaires d\u2019avoir mauvais go\u00fbt et de leur couper les ailes. Ceux-ci r\u00e9pondent que les t\u00e9l\u00e9films co\u00fbtent cher et qu\u2019ils doivent donc rapporter beaucoup d\u2019argent en publicit\u00e9, et de ce fait, satisfaire le plus grand nombre. Moralit\u00e9 : ils sont souvent \u00ab format\u00e9s \u00bb comme nous disons dans notre jargon, c\u2019est-\u00e0-dire coul\u00e9s dans le m\u00eame moule. La dizaine de caract\u00e8res que l\u2019on voit r\u00e9guli\u00e8rement repr\u00e9sent\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9cran ont toujours les m\u00eames petits travers que l\u2019on excuse, les m\u00eames gros d\u00e9fauts impardonnables, et les m\u00eames ennuis qui parfois\u2026 nous ennuient. Notre \u00e9poque si prompte \u00e0 donner des le\u00e7ons d\u2019anticonformisme aux \u00e9poques pr\u00e9c\u00e9dentes devrait peut-\u00eatre utiliser ce miroir pour se livrer \u00e0 son autocritique.<\/p>\n<p>Le documentaire, lui, est plus ou moins \u00e0 l\u2019abri du formatage parce que c\u2019est le parent pauvre. Moins d\u2019argent moins de publicit\u00e9, des horaires plus difficiles\u2026 donc a priori moins de pression sur le r\u00e9alisateur \u00e0 qui on a laiss\u00e9, par g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 ou par erreur, le droit de surprendre. D\u2019autant qu\u2019un documentaire offre moins de prise : il repr\u00e9sente la r\u00e9alit\u00e9. Il est donc plus d\u00e9licat de sugg\u00e9rer comme l\u2019a fait un directeur de studio hollywoodien \u00e0 un sc\u00e9nariste qui lui proposait une vie de Beethoven : \u00ab Il est passionnant ton Ludwig, mais est-ce obligatoire que le h\u00e9ros soit sourd ? \u00bb<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, les documentaires v\u00e9hiculent aussi des clich\u00e9s, des banalit\u00e9s, mais comme nous sommes ici pour \u00e9voquer ce qu\u2019ils font de mieux, disons le tout de suite : ils racontent des histoires de la connaissance. Comme Gulpilil. Ces histoires ne passent pas forc\u00e9ment par les mots du commentaire \u2013 il y a m\u00eame des films sans commentaires \u2013, elles passent par le choix des \u00e9v\u00e9nements, leur traitement par l\u2019image, leur encha\u00eenement, leur confrontation. C\u2019est ainsi que s\u2019organise le r\u00e9cit. Mis \u00e0 part le fait que la grammaire soit diff\u00e9rente, c\u2019est un travail qui s\u2019apparente \u00e0 celui d\u2019un conteur. Il s\u2019agit de savoir par o\u00f9 commencer l\u2019histoire, par le d\u00e9but, par le milieu, par la fin. De choisir entre d\u00e9voiler l\u2019essentiel tout de suite comme le fait un journaliste avant de d\u00e9velopper les faits ou au contraire de jouer sur le suspense, l\u2019intrigue ou de faire r\u00eaver. D\u2019agencer les musiques et l\u2019atmosph\u00e8re.<\/p>\n<p>Le vrai bonheur, \u00e0 mon avis, c\u2019est de chercher la forme de r\u00e9cit qui convient le mieux au sujet dont on parle. Et bien s\u00fbr de d\u00e9couvrir, de rencontrer et (disons le mot) de choisir des gens qui vous racontent des histoires. Car le documentaire conjugue souvent plusieurs r\u00e9cits : la narration qui est la trame du film, et puis les interventions des gens que l\u2019on interviewe pour conna\u00eetre leur part de v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 ce propos, je tiens \u00e0 souligner que j\u2019appartiens au front de r\u00e9habilitation de l\u2019anecdote injustement d\u00e9nigr\u00e9e par les beaux esprits qui emploient la formule \u00ab c\u2019est anecdotique \u00bb. Quelle erreur ! Les anecdotes sont la quintessence du r\u00e9cit. \u00c0 tel point que mes pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es sont les anecdotes en poup\u00e9es russes dans lesquelles quelqu\u2019un raconte une histoire que lui a racont\u00e9e quelqu\u2019un d\u2019autre. Dans le meilleur des cas, cela vous donne un \u00e9clairage sur celui qui parle, sur la personne dont il parle et sur la nature de leurs relations.<\/p>\n<p>Dans le film que j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 sur Jaques Chardonne, il y a une anecdote de cette sorte. Elle est relat\u00e9e par Christian Millau et elle est \u00e0 double d\u00e9tente. Il ouvre un jour un livre que Chardonne venait de publier et dans lequel, \u00e0 son habitude, celui-ci m\u00ealait fiction et r\u00e9alit\u00e9, et il tombe sur des lignes consacr\u00e9es \u00e0 une jeune fille nomm\u00e9e Martine. Il arrive au bas de la page, la tourne et lit avec stup\u00e9faction : \u00ab Elle est charmante il faudrait lui faire \u00e9pouser Christian Millau\u2026 \u00bb Je n\u2019arriverai pas \u00e0 le raconter aussi bien que lui. Donc, je vous laisse imaginer son coup de fil \u00e0 Chardonne et les excuses de celui-ci. Mais bref, le r\u00e9cit de Chardonne essayait de structurer au sens le plus fort, l\u2019existence de Christian Millau, et quand Millau raconte l\u2019anecdote, il reprend le contr\u00f4le du r\u00e9cit et il nous restitue la nature de leur amiti\u00e9 et une vision de la personnalit\u00e9 de Chardonne qu\u2019aucune description ne pourrait approcher. Le plus rigolo d\u2019ailleurs c\u2019est que Millau a tout de m\u00eame d\u00een\u00e9 avec la jeune Martine en question, cela n\u2019a rien donn\u00e9 mais c\u2019est la preuve que la prose de Chardonne avait beaucoup d\u2019influence.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Nourissier, dans le m\u00eame film rapporte avec d\u00e9lectation une autre anecdote. Lorsqu\u2019il \u00e9tait jeune homme, il avait confi\u00e9 \u00e0 Chardonne qu\u2019il \u00e9tait amoureux d\u2019une Parisienne mais qu\u2019il n\u2019avait pas d\u2019argent pour la rejoindre et Chardonne lui aurait dit : \u00ab Je vais \u00e9crire \u00e0 Gaston Gallimard de vous trouver un travail, puisque nous sommes brouill\u00e9s, je peux lui demander un service \u00bb\u2026 Le r\u00e9cit que Chardonne faisait de la situation dans sa lettre, son \u00ab puisque nous sommes brouill\u00e9s, je peux vous demander un service \u00bb avait structur\u00e9 la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une fa\u00e7on telle que Gaston Gallimard avait effectivement offert un emploi \u00e0 Nourissier. Ce qui avait march\u00e9, et ce qui quarante ans plus tard faisait toujours la joie de Nourissier, c\u2019\u00e9tait la formulation. La force des mots. Et par ailleurs, du moins je l\u2019esp\u00e8re, cela donne envie de lire Chardonne dont les phrases ou le r\u00e9cit ont un si passionnant pouvoir sur l\u2019existence.<\/p>\n<p>J\u2019ai longtemps pens\u00e9 que je pr\u00e9f\u00e9rais faire des films sur des gens qui s\u2019int\u00e9ressent au r\u00e9cit, des \u00e9crivains, des acteurs, des aborig\u00e8nes, des musiciens aussi parce que la musique est une forme de r\u00e9cit. Je l\u2019ai longtemps pens\u00e9 et je le pense encore mais je sais maintenant que le vrai plaisir est dans la rencontre, l\u2019aventure dans le temps ou dans l\u2019espace. La magie du r\u00e9cit est toujours l\u00e0, le jeu c\u2019est de la d\u00e9couvrir pour qu\u2019elle puisse vous enchanter.<\/p>\n<p>Et je l\u2019ai appris de la plus jolie fa\u00e7on qui soit ; je re\u00e7ois un jour un coup de fil d\u2019un producteur me disant : \u00abJ\u2019ai beaucoup aim\u00e9 votre s\u00e9rie sur les acteurs, je voudrais vous demander un film \u00bb. C\u2019est le genre de phrase qui va droit au c\u0153ur d\u2019une r\u00e9alisatrice. Fort bien, lui dis-je. Quel est le sujet ? Sa r\u00e9ponse, j\u2019en suis s\u00fbre, va beaucoup plaire \u00e0 votre assembl\u00e9e car il me proposait un documentaire sur les hu\u00eetres. J\u2019\u00e9tais sid\u00e9r\u00e9e. Comment mes portraits d\u2019acteurs o\u00f9 la parole jouait un r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant avaient-ils pu lui faire penser que j\u2019\u00e9tais la femme de la situation ? Les hu\u00eetres, vous le savez mieux que quiconque sont des animaux extr\u00eamement attachants, c\u2019est m\u00eame leur qualit\u00e9 la plus reconnue, mais tr\u00e8s peu dou\u00e9s pour le r\u00e9cit : on vante davantage leur mutisme. Sur le moment, c\u2019est le d\u00e9fi sans doute, qui m\u2019a attir\u00e9e. J\u2019ai glan\u00e9 tous les r\u00e9cits des ostr\u00e9iculteurs qui connaissent les secrets de la mer, les r\u00e9cits des scientifiques qui se passionnent pour la sexualit\u00e9 des hu\u00eetres, ceux des historiens qui d\u00e9couvrent des amateurs d\u2019hu\u00eetres d\u00e8s les origines de la civilisation\u2026 et je me suis r\u00e9gal\u00e9e \u00e0 r\u00e9aliser ce film que j\u2019ai appel\u00e9 bien entendu Histoires d\u2019hu\u00eetres !<\/p>\n<p>Et mon Charentais ? Il s\u2019appelle Cl\u00e9ment Lafaille, vous le connaissez\u2026 au moins de nom. Car il a surtout fr\u00e9quent\u00e9 vos arri\u00e8re-grands-parents. Il a cr\u00e9\u00e9 au XVIIIe si\u00e8cle, le somptueux cabinet de curiosit\u00e9s qui est \u00e0 l\u2019origine du Mus\u00e9um d\u2019histoire naturelle de La Rochelle. Il y avait rassembl\u00e9 d\u2019extraordinaires coquillages qui faisaient sa fiert\u00e9. C\u2019\u00e9tait aussi un tr\u00e8s bon dessinateur et il a r\u00e9alis\u00e9 des aquarelles remarquables, les premi\u00e8res peut-\u00eatre \u00e0 repr\u00e9senter le travail des ostr\u00e9iculteurs. Mais il avait une collection encore plus \u00e9tonnante, il ramassait tous les cailloux dont les veines ou les irr\u00e9gularit\u00e9s semblent dessiner une lettre, un V, un H, un C, etc.<\/p>\n<p>Car Cl\u00e9ment Lafaille \u00e9tait un disciple des encyclop\u00e9distes : il esp\u00e9rait retrouver dans ces pierres, les signes d\u2019un alphabet imprim\u00e9 par un \u00eatre supr\u00eame qui lui permettraient de lire dans le grand livre de la nature. La science ne l\u2019a gu\u00e8re suivi sur cette voie.<\/p>\n<p>Cette histoire de cailloux m\u2019a beaucoup \u00e9mue et je me suis d\u00e9brouill\u00e9e pour la caser dans le film. Et puis, je me suis demand\u00e9e pourquoi elle me plaisait tant. Je crois que Cl\u00e9ment Lafaille cherchait \u00e0 donner un sens aux choses, et pour le trouver, il pensait qu\u2019il lui fallait d\u00e9couvrir un r\u00e9cit. Un r\u00e9cit pr\u00e9cieux, une histoire de la connaissance. Il cherchait dans ses cailloux ce que, sans doute, nous essayons de trouver avec nos images. Et je me sens tr\u00e8s proche de ce monsieur-l\u00e0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Marie-Dominique Montel Il m\u2019a \u00e9t\u00e9 confi\u00e9 la t\u00e2che p\u00e9rilleuse qui consiste \u00e0 vous parler de la culture \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. 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