{"id":642,"date":"2015-08-05T11:16:10","date_gmt":"2015-08-05T10:16:10","guid":{"rendered":"http:\/\/academie-saintonge.org\/?p=642"},"modified":"2016-02-12T10:30:00","modified_gmt":"2016-02-12T09:30:00","slug":"reception-de-violaine-massenet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/academie-saintonge.org\/?p=642","title":{"rendered":"R\u00e9ception de Violaine Massenet"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/academie-saintonge.org\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/massenet.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-220 alignleft\" src=\"https:\/\/academie-saintonge.org\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/massenet.jpg\" alt=\"massenet\" width=\"170\" height=\"210\" \/><\/a>13\u00e8me si\u00e8ge, quatri\u00e8me titulaire.<\/p>\n<p>Romanci\u00e8re (Portd&rsquo;Envaux 1951 &#8211; ). Apparent\u00e9e \u00e0 la famille des Brejon, ni\u00e8ce de Jacques Brejon de Lavergn\u00e9e, son enfance est enracin\u00e9e en Saintonge, plus particuli\u00e8rement \u00e0 la Pr\u00e9v\u00f4t\u00e9 de Port-d&rsquo;Envaux. Elle enseigne le droit administratif et la sociologie politique \u00e0 la facult\u00e9 Jean Monnet de Sceaux (Paris Xl) et anime des ateliers d&rsquo;\u00e9criture. Elle publie Les Familiers de l&rsquo;ange (Julliard, 1990) ; La D\u00e9saccord\u00e9e (Julliard, 1991) ; Le Voile (Gallimard, 1992; prix du roman d\u00e9cern\u00e9 par l&rsquo;Acad\u00e9mie de Saintonge) ; La Part du sable (Deno\u00ebl, 1994) ; Le Sang des ruches (Deno\u00ebl, 1996) ; Fr\u00e8re de sang (curieux roman matricide \u00e0 La Diff\u00e9rence, 1999) ; Blanche de Saintonge (roman historique chez Flammarion, 2002). La critique est toujours \u00e9logieuse \u00e0 son propos. On lui doit \u00e9galement deux biographies, celle d&rsquo;Alain-Fournier* (Flammarion, 2005) et celle de Fran\u00e7ois Mauriac (Flammarion, 2000). Pas plus que l&rsquo;\u00e9crivain bordelais, Violaine Massenet ne se lib\u00e8rera jamais de son enfance. Pour le plus grand bonheur des Charentais. En 2004, elle est \u00e9lue membre de l&rsquo;Acad\u00e9mie de Saintonge. Son discours de r\u00e9ception est consacr\u00e9 \u00e0 comment la Saintonge peut \u00e9veiller la vocation d&rsquo;un \u00e9crivain. Elle y affirme que ses deux ma\u00eetres en litt\u00e9rature furent son oncle, Dominique Brejon de Lavergn\u00e9e, et son cousin, Vincent Regnauld de la Soudi\u00e8re (d&rsquo;apr\u00e8s la notice \u00e9tablie par Henri Texier). Membre de l&rsquo;Acad\u00e9mie depuis 2005.<br \/>\nR\u00e9ception de Violaine Massenet par Madeleine Chapsal<\/p>\n<p>Violaine Massenet est n\u00e9e un 22 juillet. Le sort veut que ce soit le jour de la sainte Madeleine, ma protectrice !<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0, pour cette aimable co\u00efncidence, je suis heureuse de recevoir Violaine Massenet \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie de Saintonge et d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 charg\u00e9e par notre Soci\u00e9t\u00e9 de vous parler un peu d\u2019elle.<br \/>\nD\u2019autant que les bonheurs de la naissance ne s\u2019arr\u00eatent pas \u00e0 ce faste 22 juillet : vous serez s\u00fbrement charm\u00e9s, comme moi, vous qui \u00eates ici, les Charentais, les Saintongeais, de savoir que Violaine Massenet est n\u00e9e \u00e0 Port-d\u2019Envaux, dans le beau domaine familial de la Pr\u00e9v\u00f4t\u00e9. Ainsi, avant m\u00eame d\u2019avoir ouvert la bouche \u2013 qu\u2019elle n\u2019a gu\u00e8re referm\u00e9e depuis &#8211; et avant d\u2019avoir pris la plume \u2013 qu\u2019elle n\u2019a plus l\u00e2ch\u00e9e\u2026 &#8211; Violaine nous appartenait d\u00e9j\u00e0.<br \/>\nToutefois, il a fallu la saisir, cette Saintongeaise, la rattraper par les basques car, d\u00e8s sa jeunesse, cette jolie femme est d\u2019embl\u00e9e partie sur des routes lointaines, des chemins de traverse, des voies in\u00e9dites, pour suivre ce qui fait entre autre notre singularit\u00e9 : la diaspora charentaise. Lisez ou relisez Les Grands Charentais publi\u00e9 par notre directeur Fran\u00e7ois Julien-Labruy\u00e8re dans sa prolifique maison du Cro\u00eet vif et vous vous apercevrez que quantit\u00e9 de Charentais de grande comme de petite envergure, partent rapidement ailleurs se faire un nom, ou trouver fortune. Quitte \u00e0 revenir sur les lieux de leur naissance et de leur petite enfance, pour y prendre leur retraite et s\u2019y sentir plaisamment heureux.<br \/>\nAussi, ne nous \u00e9tonnons pas si dans un premier temps l\u2019int\u00e9r\u00eat de la jeune Violaine Massenet la porte \u00e0 \u00e9tudier l\u2019\u00c9gypte et aussi l\u2019Europe. Esprit vif et studieux, elle se retrouve sans retard ma\u00eetre de conf\u00e9rence en droit public et en sociologie politique. Un choix qui indique sa passion \u00e0 la fois pour l\u2019enseignement et pour les grands m\u00e9canismes qui r\u00e9gissent la vie des soci\u00e9t\u00e9s et de leurs membres.<br \/>\nEst-ce l\u2019aridit\u00e9 de ces sujets qui ne laissent gu\u00e8re de place au r\u00eave ni \u00e0 l\u2019imagination, mais vers la quarantaine, Violaine se tourne avec force vers le roman.<br \/>\nAvec la f\u00e9condit\u00e9 qui est la sienne, c\u2019est aussit\u00f4t le d\u00e9ferlement : Les Familiers de l\u2019Ange, en 1990. L\u2019ann\u00e9e suivante : Les D\u00e9saccord\u00e9s. En 1992, Le Voile. En 1994, La Part du Sable. Le Sang des ruches en 1996. Et l\u2019\u0153uvre \u00e9crite se poursuit jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui \u00e0 ce m\u00eame rythme acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 : Fr\u00e8re de sang, en 1999, Blanche de Saintonge, en 2002. Cette avalanche ne suffit pas \u00e0 notre passionn\u00e9e : en parall\u00e8le paraissent ses brillantes biographies : Fran\u00e7ois Mauriac, en l\u2019an 2000, Alain-Fournier, tout r\u00e9cemment.<br \/>\nIl est notoire qu\u2019en ce qui me concerne je publie assez fr\u00e9quemment. Toutefois j\u2019ai tendance \u00e0 me limiter aux essais et aux romans, car la biographie demande un travail consid\u00e9rable : de multiples lectures, assorties de recherches approfondies, d\u2019enqu\u00eates en tout genre. Sans compter qu\u2019il y a les familles, des ayants-droit, des aficionados de cet auteur que vous aurez entrepris de diss\u00e9quer qui vous attendent au coin du bois, sur le qui-vive, pr\u00eats \u00e0 vous demander des comptes, d\u00e9j\u00e0 sur chaque erreur de fait ou de date, s\u2019il s\u2019en trouve, mais aussi sur votre interpr\u00e9tation de leur grand homme et les d\u00e9tails nouveaux, les r\u00e9v\u00e9lations in\u00e9dites qu\u2019au terme de vos investigations vous \u00eates \u00e0 m\u00eame de rendre publics.<br \/>\nLa biographie s\u2019av\u00e8re par sa nature m\u00eame une entreprise quasiment interminable, autant que p\u00e9rilleuse\u2026 Mais, si l\u2019affaire est bien men\u00e9e, le r\u00e9sultat en vaut hautement la peine : j\u2019ai lu la biographie de Alain-Fournier, que Violaine Massenet nous offre cette ann\u00e9e et, sans compter le plaisir que j\u2019ai pris \u00e0 cette lecture charg\u00e9e d\u2019\u00e9motion et m\u00eame d\u2019amour, j\u2019y ai appris bien des choses sur ce jeune et bel auteur disparu \u00e0 vingt-sept ans dans les premiers combats de la guerre de 1914.<br \/>\nPourtant j\u2019ai pu conna\u00eetre madame Simone, la belle com\u00e9dienne qui fut la derni\u00e8re passion de l\u2019auteur du Grand Meaulnes, lorsqu\u2019elle appartenait encore au jury Femina dont je fais partie. Je l\u2019ai m\u00eame interview\u00e9e pour L\u2019Express o\u00f9 je travaillais alors, et c\u2019est une autre femme, dans tout l\u2019\u00e9clat et la vivacit\u00e9 de sa prime jeunesse \u2013 madame Simone est morte centenaire \u2013 que j\u2019ai d\u00e9couverte gr\u00e2ce au r\u00e9cit fouill\u00e9 et \u00e9mu de Violaine Massenet. Un remarquable travail de biographie que je compte signaler \u00e0 mes cons\u0153urs du Femina, en vue de notre prix annuel.<br \/>\nMais l\u2019ouvrage de la Dame ne s\u2019arr\u00eate pas l\u00e0\u2026 Lorsque j\u2019ai rencontr\u00e9 Violaine Massenet, pour mieux la conna\u00eetre afin de vous en parler et de la pr\u00e9senter aujourd\u2019hui, je lui ai tout de suite demand\u00e9 : \u00ab O\u00f9 trouvez-vous le temps d\u2019\u00e9crire des livres si copieusement document\u00e9s ? \u00bb Je songeais \u00e9galement \u00e0 Blanche de Saintonge, un roman historique situ\u00e9 au XIIIe si\u00e8cle, fourmillant de notations et de d\u00e9tails si bien vus qu\u2019en le lisant, on a envie de s\u2019exclamer : \u00ab On s\u2019y croirait ! \u00bb<br \/>\n\u00c0 ma question, notre nouvelle et p\u00e9tillante acad\u00e9micienne r\u00e9torque : \u00ab \u00c0 vrai dire, je ne fais que \u00e7a ! J\u2019anime des ateliers d\u2019\u00e9criture en milieu carc\u00e9ral et aupr\u00e8s des jeunes d\u00e9favoris\u00e9s des cit\u00e9s, un travail que je fais avec des psys lacaniens. Par ailleurs, je s\u00e9journe r\u00e9guli\u00e8rement au Mali o\u00f9 je collabore \u00e0 la construction de Balafina, et\u2026 \u00bb. Et, l\u00e0, c\u2019est moi qui poursuit : Violaine Massenet a aussi sa famille, ses enfants, ses nombreux amis, elle s\u2019attelle \u00e0 faire la cuisine, \u00e0 jardiner, et elle s\u2019occupe de la vaste demeure de la Pr\u00e9v\u00f4t\u00e9 qui est l\u2019un des joyaux de Saint-James, pr\u00e8s de Port-d\u2019Envaux.<br \/>\nConfront\u00e9s \u00e0 une activit\u00e9 tellement intense et \u00e0 une \u0153uvre aussi vari\u00e9e, il est apparu comme \u00e9vident, \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie de Saintonge, que cette Saintongeaise de naissance avait sa place parmi nous. Reste qu\u2019apr\u00e8s le vote, il s\u2019est av\u00e9r\u00e9 difficile de mettre la main sur notre nouveau membre afin de lui annoncer son \u00e9lection : la Dame \u00e9tait une fois de plus ailleurs, occup\u00e9e \u00e0 enseigner, \u00e0 \u00e9crire, mais surtout \u00e0 vivre\u2026<br \/>\nAujourd\u2019hui, nous avons la chance que Violaine Massenet ait accept\u00e9 de se tenir un peu tranquille \u00e0 nos c\u00f4t\u00e9s et de vous faire face. Toutefois, devinant qu\u2019elle br\u00fble de sa temporaire inactivit\u00e9, je crois pr\u00e9f\u00e9rable de lui laisser la parole afin qu\u2019elle vous dise elle-m\u00eame les sentiments que lui procure son \u00e9lection. Et ce qu\u2019elle a projet de faire, car il ne saurait en \u00eatre autrement avec elle, pour l\u2019Acad\u00e9mie de Saintonge et pour r\u00e9pondre aux attentes de son public. Ouvrez vos yeux et vos oreilles, car pour vraiment savoir qui est Violaine Massenet, il ne suffit pas de la regarder, ce qui est un plaisir, il y a mieux encore : l\u2019entendre parler.<br \/>\nA vous, Madame !<br \/>\nComment rejoint-on la litt\u00e9rature ? par Violaine Massenet<\/p>\n<p>Comment rejoint-on la litt\u00e9rature ? Parfois, c\u2019est tout simple : il suffit de na\u00eetre. Telle fut, en tout cas, mon exp\u00e9rience. Na\u00eetre \u00e0 la Pr\u00e9v\u00f4t\u00e9, c\u2019est venir au jour, par le plus pr\u00e9cieux des hasards, dans une demeure qui d\u00e8s la fin du XIVe si\u00e8cle servit souvent de prison. La Pr\u00e9v\u00f4t\u00e9 de Saint-Saturnin-de-S\u00e9chaud appara\u00eet pour la premi\u00e8re fois en 1442 dans les textes : maison de passage pour les malfaiteurs conduits ensuite au pr\u00e9v\u00f4t de Saintes. Tours jumelles au toit plat inclin\u00e9 dans la riche lumi\u00e8re de l\u2019\u00e9t\u00e9. Cadran solaire \u00e0 l\u2019angle oriental de la maison forte. Appareils de d\u00e9fense saillant aux angles : \u00e9chauguettes et m\u00e2chicoulis d\u00e9fiant d\u2019invisibles assaillants.<br \/>\nDans un lieu clos, miraculeusement pr\u00e9serv\u00e9 des atteintes du temps, l\u2019imaginaire r\u00e8gne en ma\u00eetre. Il r\u00f4de, hante les couloirs d\u00e9serts, les chambres immenses et vides, les lits \u00e0 baldaquins poudr\u00e9s de poussi\u00e8re, les escaliers dont les marches us\u00e9es creusent des \u00e9chos \u00e0 l\u2019infini. Les fen\u00eatres s\u2019ouvrent sur des prairies et des bois. La pens\u00e9e vagabonde, d\u00e9laisse l\u2019espace circonscrit par les pesanteurs de l\u2019Histoire, s\u2019\u00e9lance vers la Charente jusqu\u2019\u00e0 la mer.<br \/>\nEnfant, j\u2019\u00e9chappais au rituel des vacances et je trouvais refuge dans une cabane en bordure d\u2019un marais que le fleuve r\u00e9veillait par instants. Je regardais des heures les sombres nasses \u00e0 anguilles, j\u2019essayais d\u2019apprivoiser l\u2019eau trompeuse, de surprendre les h\u00e9rons au nid, je guettais le passage des grues et j\u2019attendais qu\u2019un renard se glisse dans les hautes herbes comme une flamme rapide et rus\u00e9e.<br \/>\nBien avant de savoir lire, je d\u00e9chiffrais les multiples griffures, les signes \u00e9corch\u00e9s du d\u00e9sarroi laiss\u00e9s ici et l\u00e0 par les captifs, gens de sac et de corde, voleurs de grands chemins, rebelles \u00e0 l\u2019ordre \u00e9tabli. Les marques inscrites au creux de la pierre de Crazannes me fascinaient. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 elles que pour moi l\u2019\u00e9criture a pris corps, ce sont ces traces de peur et de d\u00e9tresse qui m\u2019ont initi\u00e9e.<br \/>\nPourquoi devenir \u00e9crivain sinon pour laisser, non \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 mais \u00e0 l\u2019impr\u00e9vu d\u2019une d\u00e9couverte, la singuli\u00e8re aventure d\u2019\u00eatre lu, par del\u00e0 la mince fronti\u00e8re qui s\u00e9pare les vivants et les morts ?<br \/>\nMaison de haute naissance, \u00e0 jamais fig\u00e9e dans ses secrets, ses drames, ses d\u00e9chirures. Maison de famille. Et quelle famille\u2026 Pas de celles que l\u2019on hait, selon l\u2019exclamation gidienne, mais de celles que l\u2019on ch\u00e9rit d\u2019un amour d\u2019autant plus profond qu\u2019il puise sa force dans l\u2019inqui\u00e9tude et la nostalgie.<br \/>\nEt cette famille est d\u00e9j\u00e0 une l\u00e9gende. La l\u00e9gende de Cl\u00e9mence Rog\u00e9, cousine de mon grand-p\u00e8re maternel, Fernand Brejon de Lavergn\u00e9e. H\u00e9riti\u00e8re d\u2019une lign\u00e9e d\u2019ombres, vierge m\u00e9lancolique, victime d\u2019un de ces chagrins d\u2019amour dont on ne gu\u00e9rit pas, elle v\u00e9cut \u00e0 la Pr\u00e9v\u00f4t\u00e9 de tr\u00e8s longues ann\u00e9es dans un enfermement volontaire, avec pour uniques compagnons une servante d\u00e9vou\u00e9e et un \u00e2ne tr\u00e8s doux. Le seul \u00e0 franchir la barri\u00e8re d\u2019orties et de silence qu\u2019elle avait \u00e9rig\u00e9e pour prot\u00e9ger sa solitude, \u00e0 passer le seuil de cette antique demeure \u00e0 la d\u00e9rive, fut ce grand-p\u00e8re. Un avocat de talent, assez chr\u00e9tien pour d\u00e9fendre gratuitement les d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s mais assez ferme dans ses convictions religieuses pour refuser de plaider les divorces.<br \/>\nQuand elle sentit venir sa fin, Cl\u00e9mence fit atteler sa pauvre charrette et se rendit au 3 de la rue Saint-Maur, \u00e0 Saintes, o\u00f9 vivait mon grand-p\u00e8re et sa nombreuse famille. En mourant, elle l\u00e9gua la Pr\u00e9v\u00f4t\u00e9 \u00e0 son cher cousin qui l\u2019avait accueillie. Et c\u2019est l\u00e0, dans son bureau de la tour de l\u2019Est que mon grand-p\u00e8re \u00e9crivit son livre de raison. Certes, il ne s\u2019agit pas l\u00e0 de litt\u00e9rature au sens strict mais d\u2019une m\u00e9moire vivante et vibrante, d\u2019un pan vif du pass\u00e9 pr\u00e9serv\u00e9 des atteintes du temps. D\u2019une chronique pudique et pr\u00e9cise, pieusement r\u00e9dig\u00e9e au fil des heures d\u00e9rob\u00e9es au travail et aux charges familiales. Une rare sensibilit\u00e9 faisait souvent vibrer cette \u00e9criture serr\u00e9e, d\u00e9rob\u00e9e aux multiples obligations d\u2019un notable de province aussi exigeant avec lui-m\u00eame qu\u2019avec les siens.<br \/>\nPuis ce fut la d\u00e9couverte posthume de mon oncle, Dominique Brejon de Lavergn\u00e9e, l\u2019un des fr\u00e8res de ma m\u00e8re, authentique \u00e9crivain lui, auteur d\u2019un chef-d\u2019\u0153uvre Le C\u0153ur anachronique, publi\u00e9 en 1943 aux \u00e9ditions Gallimard, alors que son auteur avait rejoint les rangs gaullistes. Il avait ressenti tr\u00e8s t\u00f4t l\u2019appel d\u2019une vocation irr\u00e9sistible et, d\u00e8s ce premier ouvrage d\u2019un diptyque, Les Romanesques, dont il n\u2019eut pas le temps de nous donner le second volume, Dominique se montre le digne h\u00e9ritier d\u2019Eug\u00e8ne Fromentin et de Marcel Proust. Il fait le r\u00e9cit au scalpel d\u2019un malentendu secret, d\u2019une sourde blessure. Comme prisonnier d\u2019un mauvais songe, le h\u00e9ros se trouve toujours \u00e9loign\u00e9 de celle qu\u2019il adore. Cette distance courtoise, au lieu d\u2019entretenir sa flamme, d\u00e9bouche sur l\u2019amertume de l\u2019absence. Il se lance \u00e0 la poursuite de l\u2019\u00eatre aim\u00e9 sans jamais parvenir \u00e0 l\u2019approcher r\u00e9ellement. Et lorsque les obstacles accumul\u00e9s comme \u00e0 plaisir par la timidit\u00e9, le respect des codes sociaux et la simple malchance, sont enfin aplanis et qu\u2019il va lui \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9, lorsqu\u2019il s\u2019appr\u00eate \u00e0 lui r\u00e9v\u00e9ler son nom et son amour, il apprend qu\u2019elle est fianc\u00e9e. L\u2019image radieuse se change en ic\u00f4ne torturante. Le C\u0153ur anachronique est le roman de l\u2019h\u00e9sitation et de la d\u00e9faite, de la disparition et de l\u2019effacement, de l\u2019\u00e9lan amoureux et de la d\u00e9sillusion ; il a hant\u00e9 mon adolescence et s\u2019inscrit en creux dans mon premier roman, Les Familiers de l\u2019ange, publi\u00e9 chez Julliard en janvier 1990. L\u2019ange du titre, c\u2019est d\u2019ailleurs Dominique, figure centrale du livre.<br \/>\nMais il y en eut d\u2019autres pour m\u2019entra\u00eener sur ces \u00e9tranges sentiers de la langue o\u00f9 les mots sont nos seuls guides et o\u00f9, comme dans les marais de Saintonge, on a vite fait de s\u2019\u00e9garer, de s\u2019enliser faute de rep\u00e8res et de bornages.<br \/>\nDominique avait une s\u0153ur, Marie, ma marraine, la pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e de ma m\u00e8re B\u00e9atrice \u00e0 laquelle la liait une profonde complicit\u00e9, une affinit\u00e9 d\u2019\u00e2me et de c\u0153ur. Et tout naturellement, ce fut lui que Marie choisit comme parrain de son premier fils. Ce cousin, Vincent de La Soudi\u00e8re, qui \u00f4ta la particule de son nom pour signer ses \u0153uvres, fut mon second mod\u00e8le. Lors de ma naissance, un soir de juillet caniculaire, \u00e0 l\u2019heure des hirondelles, il \u00e9tait aux c\u00f4t\u00e9s de sa m\u00e8re et de la mienne, pr\u00e9coce enfant-po\u00e8te de onze ans. Cet \u00e9crivain d\u00e9licat, au sens fort du terme, rare et secret, raffin\u00e9 et cruel, profond et subtil, fut mon ma\u00eetre en litt\u00e9rature. Auteur de d\u00e9chirantes Chroniques ant\u00e9rieures qu\u2019admirait Henri Michaux au point qu\u2019il fit le frontispice du volume paru chez Fata Morgana, il disparut lui aussi, happ\u00e9 par les remous d\u2019une \u00e9poque dont il sentait monter la barbarie. Il se jeta dans la Seine un jour de mai 1993, cinq jours apr\u00e8s le suicide de Pierre B\u00e9r\u00e9govoy qui l\u2019avait boulevers\u00e9, comme il l\u2019\u00e9crit dans sa derni\u00e8re lettre.<br \/>\nAinsi, c\u2019est dans la maison et dans la famille de ma m\u00e8re que s\u2019enracine ma vocation d\u2019\u00e9crivain. Mais il existe une autre source que je n\u2019ai pas encore \u00e9voqu\u00e9e : la province saintongeaise. Si la Pr\u00e9v\u00f4t\u00e9, avec ses habitants, spectres et vivants intimement m\u00eal\u00e9s, fut \u00e0 l\u2019origine de mon penchant coupable pour la fiction, la Saintonge m\u2019inclina pour une part \u00e9gale vers l\u2019\u00e9criture. J\u2019aime passionn\u00e9ment cette terre parce que la lumi\u00e8re y r\u00e8gne en ma\u00eetresse, parce que le ciel s\u2019y ouvre et s\u2019y d\u00e9plie comme un grand livre blanc o\u00f9 les nuages s\u2019inscrivent comme des phrases port\u00e9es par le vent. D\u00e9rob\u00e9 et transparent \u00e0 la fois, cet \u00e9trange pays s\u2019offre autant qu\u2019il se pr\u00e9serve.<br \/>\nJe dois enfin rendre hommage \u00e0 celui sans lequel aucun de mes livres n\u2019aurait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit, mon mari, Pierre Lep\u00e8re. Po\u00e8te, essayiste, romancier, il a mis son immense talent \u00e0 mon service, sachant parfois oublier son \u0153uvre pour m\u2019aider \u00e0 cr\u00e9er la mienne. Il a \u00e9t\u00e9 et demeure le passeur, plus proche de mon univers que nul autre. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 lui que vous me faites l\u2019honneur de me recevoir parmi vous aujourd\u2019hui, ce dont je vous remercie du fond du c\u0153ur.<br \/>\nMa derni\u00e8re pens\u00e9e sera pour mon oncle Jacques Brejon de Lavergn\u00e9e, inlassable historien du droit, qui fut et continue d\u2019\u00eatre l\u2019un des v\u00f4tres et, je peux le dire maintenant, l\u2019un des n\u00f4tres. Je me r\u00e9jouis d\u2019\u00eatre accueillie dans votre assembl\u00e9e. J\u2019esp\u00e8re me montrer digne de votre confiance. Ma gratitude va tout particuli\u00e8rement \u00e0 madame Madeleine Chapsal. Plus on conna\u00eet cette merveilleuse romanci\u00e8re des saisons extr\u00eames et des \u00e9lans sauvages du c\u0153ur, plus on l\u2019aime. Puissions-nous, mes chers coll\u00e8gues, partager encore de nombreuses joies, vivre de multiples \u00e9motions. Je vous remercie d\u2019avoir bien voulu m\u2019\u00e9couter.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>13\u00e8me si\u00e8ge, quatri\u00e8me titulaire. Romanci\u00e8re (Portd&rsquo;Envaux 1951 &#8211; ). Apparent\u00e9e \u00e0 la famille des Brejon, ni\u00e8ce de Jacques Brejon de Lavergn\u00e9e, son enfance est enracin\u00e9e [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":653,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[29,82,11,4,17,127],"tags":[],"class_list":["post-642","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-13eme-siege","category-82","category-academiciens","category-archives","category-historique-des-sieges","category-receptions-2005"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/academie-saintonge.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/642","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/academie-saintonge.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/academie-saintonge.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/academie-saintonge.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/academie-saintonge.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=642"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/academie-saintonge.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/642\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":643,"href":"https:\/\/academie-saintonge.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/642\/revisions\/643"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/academie-saintonge.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/653"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/academie-saintonge.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=642"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/academie-saintonge.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=642"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/academie-saintonge.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=642"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}