{"id":738,"date":"2015-08-05T14:01:16","date_gmt":"2015-08-05T13:01:16","guid":{"rendered":"http:\/\/academie-saintonge.org\/?p=738"},"modified":"2016-01-28T10:52:55","modified_gmt":"2016-01-28T09:52:55","slug":"reception-de-pierre-dumousseau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/academie-saintonge.org\/?p=738","title":{"rendered":"R\u00e9ception de Pierre Dumousseau"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/academie-saintonge.org\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/Dumousseau-8000-3.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-99 alignleft\" src=\"https:\/\/academie-saintonge.org\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/Dumousseau-8000-3.jpg\" alt=\"Dumousseau-8000-3\" width=\"170\" height=\"210\" \/><\/a>2\u00e8me si\u00e8ge, quatri\u00e8me titulaire.<\/p>\n<p>Conteur et homme de sc\u00e8ne (Villefagnan 1941 &#8211; ). Professeur d&rsquo;anglais au Qu\u00e9bec, dans les Deux-S\u00e8vres, enfin \u00e0 Cozes, il est un des animateurs favoris de la r\u00e9gion charentaise, tant au th\u00e9\u00e2tre qu&rsquo;\u00e0 dire les contes dont il est l&rsquo;auteur. Metteur en sc\u00e8ne et interpr\u00e8te de divers spectacles (dont son plus fameux sur des textes de Gaston Cout\u00e9 et Aristide Bruant, donn\u00e9 plusieurs fois \u00e0 Paris et au festival d&rsquo;Avignon), il est devenu l&rsquo;un des conteurs charentais les plus demand\u00e9s depuis la parution de deux recueils, \u00c0 Pas cont\u00e9s (Cro\u00eet vif; 1993) et Contes \u00e0 rebours (Cro\u00eet vif; 1996), qui, m\u00e9langeant humour et id\u00e9al, recr\u00e9ent le substrat l\u00e9gendaire de la r\u00e9gion de Royan pour le premier et de la Haute-Saintonge pour le second. Un troisi\u00e8me recueil, Au Bout du conte (Cro\u00eet vif; 2003, prix Royan-Atlantique 2005), oriente sa cr\u00e9ation vers une sorte d&rsquo;humour philosophique. Cette veine du conte quasi voltairien \u00e9volue ensuite vers un retour \u00e0 la bonne franquette villageoise avec Avant qu&rsquo;o se perde, une chronique savoureuse des ann\u00e9es 1950 dans un village saintongeais (Cro\u00eet vif, 2005). Il est par ailleurs le cr\u00e9ateur (1999) et l&rsquo;animateur des Nuits buissonni\u00e8res d&rsquo;Arbrecourt (\u00e0 Sablonceaux o\u00f9 il r\u00e9side), une sorte de festival de conteurs disant leurs textes dans la for\u00eat, en pleine nuit. Il se voit prim\u00e9 en 2002 par l&rsquo;Acad\u00e9mie de Saintonge pour l&rsquo;ensemble de son oeuvre \u00e9crite et est \u00e9lu membre de l&rsquo;Acad\u00e9mie en 2006.<br \/>\nIl \u00e9tait une fois Pierre Dumousseau par Alain Michaud<\/p>\n<p>Attabl\u00e9 devant une douzaine d&rsquo;hu\u00eetres, l\u2019\u0153il moqueur et matois frisant sous la moustache gauloise, le feutre noir d\u2019Aristide Bruant viss\u00e9 sur le cal\u00e2, la voix gouailleuse et puissante, tel s\u2019affiche sur les tr\u00e9teaux, quand s\u2019allume le fanal de sc\u00e8ne qui d\u00e9coupe son profil aquilin sur les murs, notre barde r\u00e9gional, Pierre Dumousseau. Et c\u2019est sur les tr\u00e9teaux de l\u2019Acad\u00e9mie, devant le large public de cette compagnie, que j\u2019ai le plaisir d\u2019accueillir le chantre de cette Saintonge qu\u2019il chante avec tant de tendresse, de malice et d\u2019app\u00e9tit.<br \/>\nBien qu&rsquo;appartenant tous les deux au corps enseignant de la R\u00e9publique, rien, mon cher Pierre, ne nous destinait en fait \u00e0 nous rencontrer. Notre parcours commun s\u2019est op\u00e9r\u00e9 par le truchement d\u2019amis communs \u2013 tu appr\u00e9cieras au passage le vocable des th\u00e9\u00e2treux \u2013 et d\u2019une pi\u00e8ce de Ruzzante, Les Vilains enlev\u00e9e de bien belle fa\u00e7on au festival du Marais et qui m\u2019a d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 vous rejoindre quand j\u2019ai appris que tu \u00e9tais pr\u00eat \u00e0 la monter. \u00c0 partir de cet instant, j\u2019ai \u00e9t\u00e9, entre copies et arch\u00e9ologie, un disciple attentif, humble et fid\u00e8le, trois ann\u00e9es durant, de ta troupe th\u00e9\u00e2trale \u00e0 Meschers. J\u2019ai pu, gr\u00e2ce \u00e0 toi, explorer les facettes les plus obscures et les plus turpides de ma personnalit\u00e9, devenant tour \u00e0 tour sous ta f\u00e9rule un inspecteur ringard et un pochard inv\u00e9t\u00e9r\u00e9 dans Le Satyre de La Villette d\u2019Obaldia, un pr\u00e9sident de kolkhoze sovi\u00e9tique dans L&rsquo;\u00c9l\u00e9phant d&rsquo;or de Kataiev, un marquis compass\u00e9 et transi dans L&rsquo;\u00c9ventail de Goldoni. J\u2019ai connu gr\u00e2ce \u00e0 toi le d\u00e9lire des foules et \u00e0 cause de toi toutes les affres des planches de tourn\u00e9e : les sc\u00e8nes minuscules o\u00f9, le d\u00e9cor pos\u00e9, on peut \u00e0 peine se retourner sans chuter dans les gradins, le trou de m\u00e9moire inattendu, la solitude en sc\u00e8ne quand la com\u00e9dienne cens\u00e9e t\u2019offrir une belle r\u00e9plique oublie compl\u00e8tement sa rentr\u00e9e, la moustache que la sueur d\u00e9colle pendant les dialogues et le dialogue qui tourne en rond, les acteurs \u2013 et m\u00eame les spectateurs \u2013 ayant perdu le fil du texte. Mais j\u2019ai pu appr\u00e9cier sous ta direction, la mise en sc\u00e8ne p\u00e9tillante, les d\u00e9placements dynamiques et savourer cette petite mort lente quand, derri\u00e8re le rideau, on a le c\u0153ur qui frappe au diapason des trois coups.<br \/>\nAuteur prolixe et prot\u00e9e, conteur, com\u00e9dien, saltimbanque, metteur en sc\u00e8ne, gourmand de mots, buissonnant de projets, Pierre Dumousseau en impose par son dynamisme multiforme, son activit\u00e9 prolifique. Il pourrait fournir \u00e0 Moli\u00e8re l\u2019objet d\u2019une com\u00e9die en quatre volets. Encore la mati\u00e8re de l\u2019homme n\u2019en serait-elle pas \u00e9puis\u00e9e. Voyons comment s\u2019\u00e9crirait la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>Premier tableau : L\u2019\u00e9veil. Le d\u00e9cor : la Charente, Villefagnan dans le Ruff\u00e9cois. La naissance : quelque part pendant la guerre. Fils du folkloriste et patoisant Jean Dumousseau, plus connu du Subiet et du public sous le ch\u00e2fre de Nestor Biroul\u00e2t, Pierre poursuit des \u00e9tudes d\u2019instituteur \u00e0 l\u2019\u00e9cole normale de Parthenay, est nomm\u00e9 au coll\u00e8ge de Celles-sur-Belle en Deux-S\u00e8vres. La rencontre avec sa charmante assistante britannique nomm\u00e9e Carole, qu\u2019il \u00e9pouse en 1965, pousse ce fils de tapissier, comme l\u2019\u00e9tait Moli\u00e8re, \u00e0 se sp\u00e9cialiser dans la langue de Shakespeare. Il y gagnera ce go\u00fbt pour le m\u00e9tissage des cultures. Pour ce qui est du th\u00e9\u00e2tre, c\u2019est la rencontre avec un professeur de lettres qui est d\u00e9cisive. Pierre int\u00e8gre une troupe de professeurs qu\u2019apr\u00e8s une parenth\u00e8se d\u2019enseignant en Angleterre, il rejoint lors de son retour en France \u00e0 Secondigny. Il y fait ses premi\u00e8res mises en sc\u00e8ne \u00e0 l\u2019amicale la\u00efque. Le virus de l\u2019Illustre Th\u00e9\u00e2tre l\u2019a marqu\u00e9 : il est perdu.<br \/>\nDeuxi\u00e8me volet : l\u2019homme de planches. Le d\u00e9cor se transporte sur les bords de mer, Cozes et Meschers en Charente-Maritime, puis un peu partout au gr\u00e9 des opportunit\u00e9s et des engagements. Suivons-le donc en Saintonge. Il y fait la connaissance des futurs acteurs de sa troupe et de Jacques Grillot, animateur au village de vacances de l\u2019Arn\u00e8che qui l\u2019embauche pour diriger un atelier de th\u00e9\u00e2tre. Ce sont plusieurs ann\u00e9es de mise en sc\u00e8ne : Labiche, Aym\u00e9, Obaldia, Anouilh, Gorki, Kataiev, Kopkov, Goldoni\u2026 D\u00e8s 1981-82, il \u00e9crit ses premiers sc\u00e9narios, base de ses futurs contes ; il anime des spectacles de cabaret, sketches, chansons : c\u2019est cette veine qu\u2019il exploitera plus tard, au festival d\u2019Avignon, puis \u00e0 Paris, avec notamment De la terre aux pav\u00e9s, spectacle musical autour d\u2019Aristide Bruant et Gaston Cout\u00e9, po\u00e8te beauceron dont il go\u00fbte le langage dru et la veine libertaire. R\u00e9solument infatigable, il met en sc\u00e8ne des contes dramatiques pour le coll\u00e8ge de Cozes: Raconte Gr\u00e9goire \u00e0 l\u2019occasion du bi-centenaire de la R\u00e9volution, Chansons claires, ann\u00e9es sombres, Matata, crimes et passion, etc. Mais parall\u00e8lement, on lui demande d\u2019intervenir pour animer \u00e0 Celles-sur-Belle des stages de th\u00e9\u00e2tre pour enseignants : il int\u00e8gre le monde du conte gr\u00e2ce \u00e0 Yannick Jaulin. Nouveau virage.<br \/>\nTroisi\u00e8me tableau : le conteur. Retour au terroir (jamais perdu de vue, d\u2019ailleurs) et aux g\u00e8nes paternels. Lieu : la Saintonge mais sans exclusive. Date : \u00e0 partir de 1991-94. D\u00e9cor : villages et marais, grottes et rochers inqui\u00e9tants, ruines romaines, lieux-dits \u00e9vocateurs, statues \u00e9nigmatiques comme celle du vieux Coz ou de la V\u00e9nus du F\u00e2, paysans saintongeais na\u00effs et matois, personnages fantastiques (dame blanche, g\u00e9nies, diables, vestale&#8230;), ou pittoresques, tel ce vieux professeur d\u2019histoire cacochyme nomm\u00e9 Michenaud et inspir\u00e9 d\u2019on ne sait qui. Tout est pr\u00e9texte \u00e0 cr\u00e9er ou recr\u00e9er des l\u00e9gendes, parfois inspir\u00e9es des \u00ab menteries \u00bb du voisinage, de contes philosophiques d\u2019Afrique ou du Moyen-Orient, \u00e0 s\u2019\u00e9vader dans le r\u00eave et la fiction. Ainsi Pierre Dumousseau renoue-t-il avec le beau parleur des veill\u00e9es, les nuits de vent dans l\u2019\u00e2tre rougeoyant des chaumines. Il a trouv\u00e9 sa voie. Comme il le dit lui-m\u00eame \u00ab la chanson, c\u2019est trop court, et le roman trop long&#8230; le conte, c\u2019est ce qu&rsquo;il me faut \u00bb. Ces histoires truculentes, f\u00e9eriques, tendres, pleines d\u2019humour, comme celles de Mathias le p\u00eacheur de bouques, cr\u00e9ateur des hu\u00eetres de la Seudre, du dragon de l\u2019Arn\u00e8che, du diable au ch\u00e2teau du Douhet, ne sont pas des sketches patoisants, comme en raconteraient le Beurchut ou le Grand Simounet&rsquo;. Pierre est un chantre du terroir plus que du patois, m\u00eame s\u2019il reconna\u00eet que la phrase : \u00ab Les poumes vont rondiner aux poumiers des enclos \u00bb a, en bouche, une autre saveur que \u00ab les pommes vont s\u2019arrondir dans les vergers des alentours \u00bb. Soigneusement \u00e9crits mais repens\u00e9s et mis en bouche pour y gagner aupr\u00e8s du public en humanit\u00e9 et en chaleur, ils font l\u2019objet de trois ouvrages publi\u00e9s au Cro\u00eet vif, \u00c0 pas cont\u00e9s en 1993, recueil de seize nouvelles, Contes \u00e0 rebours en 1996, Au bout du conte en 2003. Suivra deux ans plus tard la chronique savoureuse d\u2019un village saintongeais, Avant qu&rsquo;o se perde. Ainsi na\u00eet ou rena\u00eet un imaginaire charentais dans les \u00e9coles, les biblioth\u00e8ques, les veill\u00e9es, au cours de balades cont\u00e9es \u00e0 la presqu\u2019\u00eele de Talmont, au F\u00e2 de Barzan, au forum du festival d\u2019Avignon o\u00f9 Pierre Dumousseau avait ouvert une \u00ab cour des contes \u00bb en 1995, voire dans des disques ou des livres-cassettes. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de sa nouvelle r\u00e9sidence de Sablonceaux, ce barde infatigable cr\u00e9e et anime depuis 1999, dans les clairi\u00e8res des bois voisins, un festival de conteurs, Les Nuits buissonni\u00e8res d&rsquo;Arbrecourt. Son app\u00e9tit le pousse \u00e0 de nouvelles explorations. Voil\u00e0, avec le concours d\u2019un talentueux dessinateur, Olivier Fouch\u00e9, ses contes mu\u00e9s en bandes dessin\u00e9es. Ainsi voient le jour La Dame blanche et, tout nouvellement, La Vestale du F\u00e2. L&rsquo;Acad\u00e9mie de Saintonge le couvre de ses lauriers, pour son \u0153uvre \u00e9crite, en 2002.<\/p>\n<p>Dans cette com\u00e9die humaine, dont il serait l\u2019acteur unique et multiforme, nulle unit\u00e9 de temps et de lieu, il va sans dire. De lieu tout d\u2019abord : notre homme est de tous les festivals, de toutes les rencontres : \u00e0 Avignon, La Rochelle, Angers, Nyons-Valr\u00e9as, Berlin, mais aussi au Cameroun, au Kowe\u00eft, au Liban, en Suisse, en Allemagne, au Burkina Faso o\u00f9, il emm\u00e8ne jouer douze \u00e9l\u00e8ves coll\u00e9giens devant le roi du Boulgou. De temps ensuite : la d\u00e9coupe en actes ou en tableaux, propos\u00e9e ci-dessus est aussi caricaturale que le plan en trois points d\u2019un jeune universitaire ; tout en contant, Pierre Dumousseau revisite en effet la com\u00e9die. Il joue Marat Sade aux ar\u00e8nes de Saintes, La Noce chez les petits bourgeois et Les Vilains avec la troupe Th\u00e9\u00e2tre en chantier, L\u2019\u00cele des esclaves de Marivaux avec celle des Mille et une Vagues. Il continue d\u2019encadrer, d\u2019animer l\u2019atelier de pratique artistique th\u00e9\u00e2trale du coll\u00e8ge de Cozes. Tout en \u00e9crivant, il poursuit le cabaret : apr\u00e8s Bruant-Cout\u00e9, voici Deux libertaires en libert\u00e9: Cout\u00e9-Ferr\u00e9 cr\u00e9\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre du Limonaire, \u00e0 Paris, en 2002, puis un spectacle autour de Jacques Brel en 2004.<br \/>\nO\u00f9 s&rsquo;arr\u00eatera-t-il ? O\u00f9 finira ce gardien des mots, ce berger du vocable sous la houlette duquel, comme il le dit lui-m\u00eame, se poursuivra \u00ab l\u2019\u00e9ternelle transhumance des mots, des oueilles, des beus,, des cheubres, des gorets, des miroles, des jhaus&#8230; qui beulant, bramant, jhaquetant, jhapant dant la neut du driga\u00efl qui les a-t-enroch\u00e9s teurtous \u00bb. Peut-on imaginer ce professeur qui a mal tourn\u00e9, ce conteur aux semelles de gl\u00e8be, ce globe-trotter des tr\u00e9teaux finir autrement au dernier acte qu\u2019en saltimbanque sur les planches, devant ses hu\u00eetres, tomb\u00e9 dans son fauteuil comme Moli\u00e8re, tenant son feutre avec panache, tel Cyrano, ou dans ses bois d\u2019Arbrecourt, mais apr\u00e8s nous avoir encore enchant\u00e9 de mille contes nocturnes comme Sh\u00e9h\u00e9razade au bout de mille et une nuits ?<br \/>\nGen\u00e8se d\u2019une Acad\u00e9mie par Pierre Dumousseau<\/p>\n<p>Au d\u00e9but, il n\u2019y avait rien\u2026 le n\u00e9ant total, le vide absolu. Le monde n\u2019\u00e9tait qu\u2019un immense tube de n\u00e9ant ! Or, vous avez tous entendu dire, ou peut-\u00eatre lu dans la Grand Livre, que \u00ab Dieu est dans tout \u00bb ; donc en ce temps-l\u00e0, Dieu \u00e9tant dans tout et le tout n\u2019\u00e9tant rien, Dieu n\u2019\u00e9tait par cons\u00e9quent rien non plus ! Mais, un beau jour, Dieu d\u00e9cida d\u2019exister, et comme il faut bien exister par rapport \u00e0 quelque chose, Dieu commen\u00e7a par cr\u00e9er l\u2019espace.<br \/>\n\u00ab Ah, mon Moi ! \u00bb s\u2019exclama-t-il \u2013 oui, Dieu ne peut d\u00e9cemment pas dire \u00ab Mon Dieu ! \u00bb \u2013 \u00ab Mon Moi, comme c\u2019est grand ! \u00bb et Dieu d\u00e9cid\u00e9 de meubler l\u2019espace : il cr\u00e9a le ciel, la lune et les \u00e9toiles, le soleil et la terre. Puis il prit un peu de recul afin de contempler son \u0153uvre et il se dit : \u00ab Ouias, c\u2019est pas mal, mais \u00e7a manque un peu de po\u00e9sie et de fantaisie. \u00bb Alors Dieu saisit sa divine palette et, de son divin pinceau, il peignit sur la surface de la terre, la Saintonge. Afin d\u2019avoir l\u2019avis d\u2019un \u0153il ext\u00e9rieur, il fit venir son habituel assesseur, l\u2019archange Gabriel, et sollicita son appr\u00e9ciation :<br \/>\n&#8211; Dis-moi, Gaby\u2026<br \/>\n&#8211; Oui, God ? (ainsi se nommaient-ils dans l\u2019intimit\u00e9)<br \/>\n&#8211; Qu\u2019en penses-tu ?<br \/>\n&#8211; Ah, c\u2019est pas mal\u2026 C\u2019est pas mal\u2026 Mais c\u2019est quoi cette tache-l\u00e0 ?<br \/>\n&#8211; Oh, c\u2019est une r\u00e9gion sur laquelle je me suis particuli\u00e8rement attard\u00e9\u2026<br \/>\n&#8211; Et elle s\u2019appelle comment ?<br \/>\n&#8211; \u00c7a, les hommes en d\u00e9cideront\u2026 mais je leur sugg\u00e8rerais volontiers \u00ab la Saintonge \u00bb.<br \/>\n&#8211; La Saintonge ?\u2026 et pourquoi, Seigneur ?<br \/>\n&#8211; Comme \u00e7a, parce que j\u2019aime bien !<br \/>\n&#8211; Ah bon !<br \/>\nGabriel savait parfaitement qu\u2019il \u00e9tait inutile et vain de discuter les go\u00fbts divins. Et Gabriel reprit :<br \/>\n&#8211; Eh bien Seigneur, si vous voulez franchement mon avis, c\u2019est pas juste.<br \/>\n&#8211; Comment cela, Gaby, c\u2019est pas juste\u2026 Et pourquoi donc ?<br \/>\n&#8211; Non, Seigneur, c\u2019est pas juste. C\u2019est trop beau. Regardez ce ciel que vous avez peint\u2026 ces collines, ce fleuve majestueux, cette c\u00f4te en v\u00e9ritable dentelle\u2026 et regardez les voisins \u00e0 c\u00f4t\u00e9\u2026 les malheureux !\u2026 Vraiment, c\u2019est pas juste.<br \/>\n&#8211; T\u2019as peut-\u00eatre raison, Gaby, mais ne t\u2019inqui\u00e8te pas, je vais compenser : j\u2019y mettrais les Saintongeais !<br \/>\n&#8211; C\u2019est quoi \u00e7a ?<br \/>\n&#8211; L\u2019esp\u00e8ce humaine que je compte implanter ici.<br \/>\n&#8211; Et vous avez un sp\u00e9cimen ?<br \/>\n&#8211; Pas encore, mais cela ne saurait tarder. Passe-moi le baquet d\u2019argile.<br \/>\nL\u2019archange apporta le baquet d\u2019argile et, de ses divines mains, Dieu modela un corps humain.<br \/>\n&#8211; Voil\u00e0, je te pr\u00e9sente Pierrette, la premi\u00e8re Saintongeaise.<br \/>\n&#8211; Mouais\u2026 elle est pas terrible.<br \/>\n&#8211; \u00c7a ne fait rien ; c\u2019est une femme, elle se maquillera\u2026 Pierrette, qui signifie \u00ab petite pierre \u00bb, et sur cette pierrette je b\u00e2tirai mon peuple. Pour cela, je vais insuffler tout l\u2019art et toute la mani\u00e8re de bien vivre sur cette terre divine.<br \/>\nDieu saisit alors une sorte de cornet acoustique, il en introduisit la plus petite extr\u00e9mit\u00e9 dans l\u2019oreille de Pierrette et inculqua dans l\u2019esprit f\u00e9minin tout l\u2019art de bien vivre en ce bas-monde saintongeais : l\u2019art et la mani\u00e8re d\u2019y pr\u00e9parer les cagouilles farcies, le gigouri, les pllat\u00e9es de mojettes, la sauce de pire, les gratons et la daube de b\u0153u !<br \/>\n&#8211; \u00c0 pr\u00e9sent, va\u2026 et transmets ce patrimoine \u00e0 tes filles qui feront de m\u00eame pour leurs filles, et ainsi de suite, pour des si\u00e8cles des si\u00e8cles\u2026<br \/>\n&#8211; Amen ! conclut l\u2019archange.<\/p>\n<p>Effectivement, tout sembla aller pour le mieux dans le meilleur des mondes\u2026 lorsqu\u2019un beau jour, Satan qui passait par l\u00e0, comme il passe partout, en vint \u00e0 constater que cet \u00e9quilibre culturel et patrimonial ne lui convenait vraiment pas\u2026 qu\u2019il \u00e9tait temps d\u2019introduire quelques gouttes d\u2019eau sur ces rouages trop bien huil\u00e9s\u2026 d\u2019y placer son grain de sable diabolique\u2026 Et Satan cr\u00e9a la zizanie ! Il fit courir la rumeur maligne parmi les filles de Pierrette.<br \/>\nLes cagouilles de la Josette \u00e9taient bien meilleures que celles de la Lucette, car y mettait de la poudre de perlimpimpim\u2026 le gigouri de Marinette \u00e9tait bien plus savoureux que celui de Mauricette car elle y pla\u00e7ait des graines de chicunguya\u2026 les mojettes de Francette \u00e9taient bien plus tendres que celles de Ginette, car elle y ajoutait des brindilles d\u2019aquaseltzer\u2026 Et chacune des filles voulut s\u2019ing\u00e9nier \u00e0 cr\u00e9er sa propre recette qui surpasserait la recette de sa s\u0153ur\u2026 Et la rumeur s\u2019enfla\u2026 et la zizanie \u00e9clata dans un fracas tel qu\u2019il parvint aux oreilles divines !<br \/>\nDieu, qui effectuait une petite sieste r\u00e9paratrice, s\u2019\u00e9veilla en sursaut.<\/p>\n<p>&#8211; Mon Moi, Mon Moi, Mon Moi !\u2026 Que se passe-t-il ? Va vite voir, je te prie, Gabriel !<br \/>\nL\u2019archange, qui pourtant n\u2019avait jamais lu Gouleben\u00e9ze, prit sa lorgnette et collit son \u0153il au creux d\u2019la bonde dau ciel.<br \/>\n&#8211; \u00c7a vient de votre terre de Saintonge, Seigneur, je vous avais pr\u00e9venu : on y fait n\u2019importe quoi. Le patrimoine n\u2019est plus respect\u00e9 et vos pr\u00e9ceptes divins sont bafou\u00e9s ! Il est grand temps que vous y remettiez un peu d\u2019ordre et d\u2019acad\u00e9misme.<br \/>\n&#8211; Eh bien, qu\u2019\u00e0 cela ne tienne, r\u00e9pondit Dieu, je vais cr\u00e9er une Acad\u00e9mie !<br \/>\n&#8211; Avec quoi ?<br \/>\n&#8211; Avec des acad\u00e9miciens, pardi !<br \/>\n&#8211; C\u2019est quoi, \u00e7a ?<br \/>\n&#8211; Des hommes qui seront charg\u00e9s de r\u00e9tablir l\u2019ordre culturel et patrimonial ; de faire respecter les cultures et les traditions transmises par les anc\u00eatres\u2026 et au besoin de distribuer des claques aux r\u00e9calcitrants et des bons points aux m\u00e9ritants ! Allez, repasse-moi le baquet d\u2019argile !<br \/>\nComme il l\u2019avait annonc\u00e9, Dieu fa\u00e7onna une douzaine d\u2019acad\u00e9miciens qui se mirent tout de suite au travail. L\u2019ordre et l\u2019\u00e9quilibre revinrent peu \u00e0 peu et rien ne semblait plus devoir venir troubler la douce qui\u00e9tude saintongeaise\u2026 jusqu\u2019au jour o\u00f9 une pollution venue d\u2019on ne sait o\u00f9 gagna et gangrena toute la terre. Pour noyer le mal, Dieu envoya un d\u00e9luge et chargea un d\u00e9nomm\u00e9 No\u00e9 de reb\u00e2tir un monde\u2026 mais tout le monde conna\u00eet cette histoire\u2026<br \/>\nMalheureusement, Dieu n\u2019ayant song\u00e9 \u00e0 fa\u00e7onner que des acad\u00e9miciens, No\u00e9 ne put pr\u00e9lever un couple de cette derni\u00e8re esp\u00e8ce\u2026 et de fait, la race s\u2019\u00e9teignit. Cependant, le pli et les bonnes habitudes \u00e9taient pris, et au retrait des eaux diluviennes, les choses reprirent un cours \u00e0 peu pr\u00e8s normal pour quelques mill\u00e9naires suppl\u00e9mentaires. Bon an, mal an, les Saintongeais mirent en pratique leur savoir-vivre et leur grande sagesse jusqu\u2019au moment o\u00f9, l\u2019usure aidant, la pression des iconoclastes devint telle qu\u2019elle pr\u00e9occupa un groupe d\u2019\u00e9rudits au milieu de notre XXe si\u00e8cle. Ces derniers se rassembl\u00e8rent et se dirent qu\u2019il \u00e9tait temps de briser les tabous, de se prendre pour Dieu et de recr\u00e9er une Acad\u00e9mie de Saintonge, gardienne du feu culturel sacr\u00e9.<br \/>\nMais, forts de l\u2019exp\u00e9rience pass\u00e9e et parfaitement au fait de la m\u00e9saventure survenue \u00e0 l\u2019\u00e9poque du brave No\u00e9, ils pens\u00e8rent que si, par malheur, survenait un nouveau d\u00e9luge \u2013 on ne sait jamais\u2026 le r\u00e9chauffement climatique\u2026 la fonte des glaces polaires \u2013 il serait souhaitable que le nouveau No\u00e9 envoy\u00e9 par Dieu pour reb\u00e2tir un monde puisse pr\u00e9lever un couple reproducteur. Et ils d\u00e9cid\u00e8rent d\u2019int\u00e9grer \u00e0 leur Acad\u00e9mie quelques acad\u00e9miciennes\u2026 car, comme disait encore le d\u00e9funt Gouleben\u00e9ze : \u00ab O s\u2019rait grand doumage que la race s\u2019en parde ! \u00bb<\/p>\n<p>L\u2019Acad\u00e9mie est l\u00e0 ; elle vit toujours, plus indispensable que jamais ; elle f\u00eate ses cinquante ans\u2026 la grande t\u00e2che va \u00eatre maintenant de choisir le couple procr\u00e9ateur ! Les paris sont ouverts\u2026 Faites vos jeux !<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>2\u00e8me si\u00e8ge, quatri\u00e8me titulaire. Conteur et homme de sc\u00e8ne (Villefagnan 1941 &#8211; ). 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