{"id":740,"date":"2015-08-05T14:02:47","date_gmt":"2015-08-05T13:02:47","guid":{"rendered":"http:\/\/academie-saintonge.org\/?p=740"},"modified":"2016-01-28T10:53:38","modified_gmt":"2016-01-28T09:53:38","slug":"reception-de-alain-quella-villeger","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/academie-saintonge.org\/?p=740","title":{"rendered":"R\u00e9ception de Alain Quella-Vill\u00e9ger"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/academie-saintonge.org\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/quella.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-301 alignleft\" src=\"https:\/\/academie-saintonge.org\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/quella.jpg\" alt=\"quella\" width=\"170\" height=\"210\" \/><\/a>20\u00e8me si\u00e8ge, quatri\u00e8me titulaire.<\/p>\n<p>Historien de la culture charentaise et de l&rsquo;exotisme (Rochefort 1955 &#8211; ). Docteur \u00e8s lettres avec une th\u00e8se de 1987, Pierre Loti et la politique m\u00e9diterran\u00e9enne de la France (L&rsquo;Harmattan, Paris, 1992), il est enseignant d&rsquo;histoire contemporaine \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Poitiers. Il est surtout connu pour ses travaux qui font de lui un des grands sp\u00e9cialistes de Loti. En 1980, il cr\u00e9e la Revue Pierre Loti avec Daniel Herv\u00e9 qui tient trente-six num\u00e9ros, jusqu&rsquo;en 1988, autour d&rsquo;environ trois cents lotiniens convaincus. \u00c0 la mort d&rsquo;Herv\u00e9, il \u00e9largit son champ d&rsquo;int\u00e9r\u00eat et cr\u00e9e les Carnets de l&rsquo;exotisme (vingt-cinq num\u00e9ros depuis 1990). Loti et Rochefort y demeurent pr\u00e9sents, mais ins\u00e9r\u00e9s dans le grand courant de l&rsquo;exotisme dont il est symboliquement bienvenu que ce soit un enfant de Rochefort qui en maintienne le souvenir. Parall\u00e8lement, il publie les biographies de Loti en 1986 et de Farr\u00e8re en 1989 (toutes deux aux Presses de la Renaissance) ainsi qu&rsquo;un Istanbul sous le regard de Pierre Loti (Casterman, Tournai, 1992). Autour de sa revue et maison d&rsquo;\u00e9dition sp\u00e9cialis\u00e9e qu&rsquo;il a appel\u00e9e Le Torii, du nom des entr\u00e9es de temple au japon, il publie \u00e9galement des po\u00e8mes personnels comme ceux parus en 2004 sous le nom de Premi\u00e8re Rue \u00e0 gauche apr\u00e8s le soleil : \u00ab Les m\u00e9ridiens eux-m\u00eames se mettront \u00e0 danser, implorant dans nos yeux des solstices de miel. \u00bb Particuli\u00e8rement int\u00e9ress\u00e9 par les manifestations culturelles charentaises du d\u00e9but du si\u00e8cle, on lui doit de nombreux articles \u00e9clairant la p\u00e9riode ainsi qu&rsquo;un texte remarquable sur l&rsquo;esprit de la litt\u00e9rature r\u00e9gionale consid\u00e9r\u00e9e comme se projetant \u00ab avec vue sur la mer \u00bb, texte \u00e9crit en coop\u00e9ration avec Jean-Paul Bouchon (pour la partie poitevine) et introduisant Gens de Charentes et de Poitou, un volume r\u00e9unissant plusieurs couvres romanesques de la r\u00e9gion (Omnibus, Paris, 1995). Il est \u00e9galement l&rsquo;auteur et coordinateur d&rsquo;un gros ouvrage collectif sur Poitiers, une histoire culturelle 1800-1950 (Atlantique, 2004). On lui doit aussi une biographie de Ren\u00e9 Cailli\u00e9 (Atlantique, Bordeaux, 1999), une biographie collective de Marcelle Tinayre et des siens, Belles et rebelles (Aub\u00e9ron, Bordeaux, 2000, ouvrage prim\u00e9 par l&rsquo;Acad\u00e9mie de Saintonge) ainsi que la publication des archives de Gaston Mauberger, le secr\u00e9taire de Loti (Dans l&rsquo;Intimit\u00e9 de Pierre Loti, Cro\u00eet vif, 2003). Son premier roman, Port s\u00e9pia (Cro\u00eet vif, 2002, prix Royan-Atlantique 2003), est l&rsquo;expression de sa passion pour Rochefort et sa Belle \u00c9poque. Membre de l&rsquo;Acad\u00e9mie depuis 2006.<br \/>\nR\u00e9ception d&rsquo;Alain Quella-Vill\u00e9ger par Marie-Dominique Montel<\/p>\n<p>Cher Alain Quella-Vill\u00e9ger, avec vous l\u2019Acad\u00e9mie de Saintonge est bien lotie. J\u2019avais pr\u00e9vu de terminer mon discours avec ce calembour d\u00e9licat, mais il me para\u00eet tellement appropri\u00e9 que je ne peux r\u00e9sister au petit bonheur de le caser d\u00e8s le d\u00e9but de votre \u00e9loge. En vous comptant d\u00e9sormais parmi ses membres, l\u2019Acad\u00e9mie de Saintonge accueille en effet, le grand sp\u00e9cialiste de Pierre Loti ; vous qui avez tant contribu\u00e9 \u00e0 renouveler l\u2019int\u00e9r\u00eat pour le c\u00e9l\u00e8bre \u00e9crivain rochefortais \u00e0 qui vos travaux ont donn\u00e9 une seconde jeunesse et acquis de nouveaux lecteurs.<br \/>\nComme Pierre Loti, vous \u00eates Rochefortais ; et je suis heureuse de voir parmi nous, une fois n\u2019est pas coutume, non seulement un \u00e9crivain, un historien, un r\u00e9dacteur en chef de revues litt\u00e9raires, un po\u00e8te mais aussi une vedette de cin\u00e9ma. Et de quel film ! Le film embl\u00e9matique de votre ville natale. Vous \u00eates en effet avec votre fr\u00e8re jumeau, les copains d\u2019\u00e9cole de Boubou le petit fr\u00e8re des Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy. Je vois que 100% de l\u2019auditoire masculin dans cette salle dresse l\u2019oreille et commence \u00e0 ressentir s\u00e9rieusement les affres de la jalousie. Un pincement qu\u2019ils n\u2019avaient pas \u00e9prouv\u00e9 en \u00e9coutant le d\u00e9but de votre palmar\u00e8s intellectuel, eux qui se pr\u00e9paraient \u00e0 entendre avec une sympathique et sereine admiration le r\u00e9cit de vos succ\u00e8s ne s\u2019attendaient pas \u00e0 cela. Et oui, il n\u2019est pas donn\u00e9 tous les jours de rencontrer quelqu\u2019un que Catherine Deneuve et Fran\u00e7oise Dorl\u00e9ac venaient attendre \u00e0 la sortie de l\u2019\u00e9cole. Il faut venir \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie de Saintonge pour apprendre \u00e0 conjuguer le verbe envier mais surtout pour toucher du doigt, l\u2019influence du cin\u00e9ma sur les c\u0153urs et les talents charentais.<br \/>\nCe sont bel et bien Les Demoiselles de Rochefort qui vous ont amen\u00e9 parmi nous, car il faut reconna\u00eetre que l\u00e0 se situe la naissance de votre vocation. Vous aviez une dizaine d\u2019ann\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9poque, et sous l\u2019influence d\u2019une histoire d\u2019amour et d\u2019un merveilleux professeur de fran\u00e7ais du lyc\u00e9e, vous avez d\u00e9cid\u00e9 d\u2019\u00e9crire votre journal pendant ce tournage auquel vous avez \u00e9t\u00e9 m\u00eal\u00e9. L\u2019exp\u00e9rience a d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 passionnante puisque (et l\u00e0 ce sont les auditrices qui vont \u00eatre jalouses) vous avez m\u00eame effectu\u00e9 quelque pas de danse avec Gene Kelly, ce qui avouons-le n\u2019est pas donn\u00e9 \u00e0 tous les acad\u00e9miciens. Dans le sc\u00e9nario, Gene Kelly s\u2019appr\u00eatait \u00e0 tomber amoureux de Fran\u00e7oise Dorl\u00e9ac. C\u2019est le moment ou il chante : \u00ab Je viens \u00e0 Rochefort pour revoir un ami, je rencontre une fille et j\u2019en deviens crazy \u00bb, c\u2019est le moment o\u00f9, toutes les histoires du cin\u00e9ma ne le mentionnent pas, il danse avec Alain Quella-Villeger. Le film s\u2019est achev\u00e9, les demoiselles sont reparties avec Gene Kelly, mais le virus de l\u2019\u00e9criture ne vous a plus quitt\u00e9 pour notre plus grand bonheur et visiblement pour le v\u00f4tre.<br \/>\nVous avez donc un fr\u00e8re jumeau qui est lui aussi tomb\u00e9 dans l\u2019\u00e9criture quand il \u00e9tait tout petit, versant bande dessin\u00e9e, il s\u2019appelle Didier Quella-Guyot. Les jeunes Quella qui se ressemblaient par tant d\u2019aspects ont d\u00e9cid\u00e9 de se d\u00e9marquer en adoptant chacun comme deuxi\u00e8me nom de famille celui de leur \u00e9pouse, une coutume qui leur vient peut-\u00eatre d\u2019Espagne, le pays d\u2019origine de leur papa. Votre maman, elle, est charentaise, d\u2019une longue lign\u00e9e paysanne des environs de Tonnay-Charente. Et, cela ne s\u2019invente pas, vos parents se sont rencontr\u00e9s en faisant les vendanges. Ils ont eu quatre gar\u00e7ons, se sont install\u00e9s \u00e0 Rochefort o\u00f9 vous \u00eates n\u00e9. Nous noterons \u00e9galement leur r\u00f4le dans un \u00e9v\u00e9nement consid\u00e9rable de votre adolescence. Un jour, lorsque vous aviez quatorze ans, vos parents vous ont emmen\u00e9 en vacances en Turquie. La d\u00e9couverte d\u2019un univers et d\u2019une civilisation diff\u00e9rente, la fascination que vous avez ressentie lors de ce premier voyage allaient vous marquer pour toujours. \u00c0 peu pr\u00e8s en m\u00eame temps, en classe de seconde, vous avez rencontr\u00e9 Pierre Loti. Ce sont deux moments-cl\u00e9 de votre histoire intellectuelle qui apr\u00e8s votre amiti\u00e9 cin\u00e9matographique pour Boubou ont orient\u00e9 votre vie.<br \/>\nVous \u00eates historien, professeur agr\u00e9g\u00e9. Votre th\u00e8se, en 1987, a pour titre Pierre Loti et la politique m\u00e9diterran\u00e9enne de la France. Vous avez par la suite cr\u00e9\u00e9 la Revue Pierre Loti puis les Carnets de l\u2019exotisme. Vous \u00eates l\u2019auteur d\u2019une biographie de Pierre Loti qui fait date. Dans l\u2019\u0153uvre et la vie de cet \u00e9crivain \u00e0 succ\u00e8s, victime de sa propre image d\u2019\u00c9pinal, vous d\u00e9poussi\u00e9rez l&rsquo;exotisme Belle \u00c9poque, vous r\u00e9\u00e9ditez des textes m\u00e9connus, vous d\u00e9couvrez des documents in\u00e9dits. Sans dissimuler ses \u00ab falbalas \u00bb, ses attitudes d&rsquo;op\u00e9rette, vous nous montrez qu\u2019il suffit d&rsquo;\u00e9carter le m\u00e9lodrame un peu kitch pour d\u00e9couvrir des passages superbes dans Le Roman d&rsquo;un spahi, dans Le Mariage de Loti, dans les r\u00e9cits de voyage. Ce Loti est in\u00e9gal, dites vous, parce qu&rsquo;il mena une triple vie. Une vie officielle d\u2019officier\u2026 de marine, repr\u00e9sentant la politique fran\u00e7aise outre-mer. Une vie scandaleuse pleine de vahin\u00e9s, de geishas, de bateliers et de travestissements. Une vie d&rsquo;\u00e9crivain qui traduit ses exp\u00e9riences en mots, au plus juste d\u2019un r\u00e9el talent d\u2019observation, mais aussi, comme vous l\u2019avez si bien montr\u00e9, en dessins. Bref, vous nous faites \u00e0 la fois comprendre pourquoi nos grands-parents succombaient aux charmes d&rsquo;Aziyad\u00e9 et de Madame Chrysanth\u00e8me, et pourquoi encore aujourd\u2019hui ses r\u00e9cits nous emballent tant.<br \/>\nPierre Loti n\u2019a pas invent\u00e9 la nostalgie ; et l\u2019exotisme existait avant lui. Ajoutez qu\u2019une femme dans chaque port est un ingr\u00e9dient litt\u00e9raire vieux comme la marine. Pourtant, c\u2019est la recette qui a fait de lui l\u2019un des plus grands succ\u00e8s de librairie de la fin du XIXe et du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Exotisme et nostalgie, en chanson on dirait aujourd\u2019hui : J\u2019aimerais bien voir Syracuse pour m\u2018en souvenir \u00e0 Paris. \u00c0 l\u2019\u00e9poque de Pierre Loti, en chanson, cela donne L\u2019\u00cele du r\u00eave de Reynaldo Hahn, un ami \u00e0 la fois de Marcel Proust et de Pierre Loti, qui a mis en musique (en op\u00e9rette) le premier roman de l\u2019\u00e9crivain qui se passe \u00e0 Tahiti, cela donne disais-je L\u2019\u00cele du r\u00eave de Reynaldo Hahn ou encore La Vision de Loti, quatuor vocal de Massenet. Je prends plaisir \u00e0 citer et \u00e0 saluer ici l\u2019un de vos textes qui m\u2019a beaucoup plu, un essai sur Pierre Loti et la musique o\u00f9 l\u2019on d\u00e9couvre chez cet \u00e9crivain, un souci presque ethnologique de collection et de transcription. Il est le premier des \u00e9tonnants voyageurs \u00e0 porter une telle attention \u00e0 la bande son de ses voyages. Capable aussi bien de jouer au piano en pleine mer et par plaisanterie Le D\u00e9sert de F\u00e9licien David que de noter avec un regard, je devrais dire une oreille \u00e9tonnante pour l\u2019\u00e9poque, les musiques japonaises, comme les chants de l\u2019\u00eele de Paques\u2026 Son go\u00fbt pour le lointain est novateur \u00e0 cause de l\u2019int\u00e9r\u00eat r\u00e9el et intelligent qu\u2019il porte aux civilisations qu\u2019il d\u00e9couvre.<br \/>\nDans l\u2019impossibilit\u00e9 de citer tous vos articles, je mentionnerai encore deux ouvrages remarquables sur Loti : Dans l\u2019intimit\u00e9 de Loti, intimit\u00e9 que nous r\u00e9v\u00e8lent, gr\u00e2ce \u00e0 vous, les archives de son secr\u00e9taire. Et Istanbul sous le regard de Loti qui a d\u00fb vous rappeler les bonheurs de votre premier voyage.<br \/>\nVous enseignez l\u2019histoire et la liste de vos publications et de vos communications couvre douze pages sur internet. Vous \u00eates le sp\u00e9cialiste de l\u2019histoire coloniale, de l\u2019exotisme, des r\u00e9cits de voyage. Je voudrais saluer comme elles le m\u00e9ritent deux biographies passionnantes, celles de Claude Farr\u00e8re et celle de Ren\u00e9 Cailli\u00e9, un autre h\u00e9ros charentais au Panth\u00e9on des explorateurs car il fut le premier \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans la ville myst\u00e9rieuse de Tombouctou. Avec de tels parrains, inutile de pr\u00e9ciser que vous \u00eates vous m\u00eame un grand voyageur. Pour vous la Charente (et surtout Rochefort) est un lieu ouvert \u00e0 la curiosit\u00e9, une contr\u00e9e qui donne sur le bout du monde. Vous avez-vous m\u00eame visit\u00e9 Tombouctou et fait le tour de la terre, vous donnez des conf\u00e9rences \u00e0 Nice, \u00e0 S\u00e9oul ou \u00e0 Fort-de-France, vous avez une fille qui porte le joli pr\u00e9nom d\u2019\u00c9vang\u00e9line, en hommage \u00e0 nos cousins acadiens du Canada.<br \/>\nJe vois d\u2019ailleurs que j\u2019ai saut\u00e9 une \u00e9tape. Un jour les sir\u00e8nes de l\u2019exotisme, le go\u00fbt des contr\u00e9es lointaines, des horizons inconnus et des \u00e9toiles nouvelles vous ont entra\u00een\u00e9\u2026 \u00e0 Poitiers, dans le sillage d\u2019une jolie Poitevine. C\u2019est \u00e0 Poitiers que vous enseignez, \u00e0 Poitiers que vous avez transplant\u00e9 votre amour pour les voyages, pour l\u2019histoire et pour la Saintonge. C\u2019est le ciment de votre \u0153uvre qui comporte encore une biographie, celle de Marcelle Tinayre, \u00e9crivain, romanci\u00e8re de Barbezieux, ouvrage prim\u00e9 par l\u2019Acad\u00e9mie de Saintonge. Mais on vous doit \u00e9galement un tr\u00e8s beau livre sur la Grande Guerre par ceux qui l\u2019ont v\u00e9cue intitul\u00e9 14-18, grands reportages.<br \/>\nTout ceci d\u00e9montre assez que vous \u00eates un historien atypique. Un historien passionn\u00e9 de litt\u00e9rature. Vous l\u2019expliquez de la plus jolie fa\u00e7on qui soit lorsque vous dites que \u00ab certains romans en r\u00e9v\u00e8lent davantage sur l\u2019histoire que bien des bouquins d\u2019histoire, que les romans sont souvent de beaux sujets d\u2019histoire car l\u2019historien ne doit jamais oublier que le vraisemblable est plus vrai que la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb.<br \/>\nVous avez su cultiver l\u2019art d\u2019\u00eatre incontestable sur le fond en restant impertinent dans la d\u00e9marche. Et pour mieux illustrer cette conviction, vous avez \u00e9crit vous-m\u00eame un merveilleux roman intitul\u00e9 Port S\u00e9pia, un hymne \u00e0 votre ville de Rochefort et \u00e0 ses personnages de la Belle \u00c9poque. Un livre qui vous vaudra de figurer aux c\u00f4t\u00e9s de ces \u00e9crivains d\u2019ici \u00e0 qui vous avez rendu un si bel hommage dans votre excellente pr\u00e9face \u00e0 l\u2019\u00e9norme bouquin intitul\u00e9 Gens de Charentes et de Poitou. Un texte qui constitue l\u2019une des meilleures introductions qui soient \u00e0 la litt\u00e9rature de notre r\u00e9gion\u2026 Vous avez r\u00e9cidiv\u00e9 d\u2019ailleurs dans la m\u00eame collection avec un livre sur les \u00e9crivains enchant\u00e9s par la Polyn\u00e9sie, inutile de pr\u00e9ciser que certains sont par hasard \u00e9galement charentais. Enfin vous \u00eates un po\u00e8te rare, rare par la qualit\u00e9 car vous publiez assez r\u00e9guli\u00e8rement de fort jolies choses autour de votre maison d\u2019\u00e9dition sp\u00e9cialis\u00e9e qui s\u2019appelle le Torii, du nom des entr\u00e9es des temples japonais. \u00abPremi\u00e8re rue \u00e0 gauche apr\u00e8s le soleil \u00bb, cela pourrait \u00eatre votre adresse, c\u2019est le titre de l\u2019un de vos recueils de po\u00e8mes.<br \/>\nVous \u00eates fid\u00e8le \u00e0 la tradition de nos villes du littoral, tourn\u00e9es vers la curiosit\u00e9 et les ailleurs, et qui attendent le retour des grands navires. Vous \u00eates chez vous parmi les \u00e9crivains voyageurs\u2026 Vous nous apportez l\u2019air du large, le vent de l\u2019histoire, les brises de la litt\u00e9rature et de la po\u00e9sie. Cher Alain Quella- Vill\u00e9ger, d\u00e9cid\u00e9ment avec vous l\u2019Acad\u00e9mie de Saintonge est bien lotie.<br \/>\nHOMMAGE \u00c0 JACQUES DANIEL par Alain Quella-Vill\u00e9ger<\/p>\n<p>Prendre la place d\u2019un pr\u00e9d\u00e9cesseur, c\u2019est d\u2019abord la lui restituer\u2026 Mais un exercice litt\u00e9raire, et non moins anthropologique, consisterait \u00e0 \u00e9crire la biographie du fauteuil en question, non pas celui d\u2019un roi, encore moins de style, \u00e0 la rigueur paysan et vermoulu, en tout cas celui d\u2019une acad\u00e9mie savante. Il y a d\u2019excellents fauteuils tr\u00e8s design \u00e0 la BNF comme dans les plus humbles bureaux d\u2019\u00e9rudits, et la pens\u00e9e qui aime marcher, leur garde gratitude d\u2019une recherche confortable. Mais si l\u2019objet semble par nature condamn\u00e9 \u00e0 l\u2019immobilit\u00e9 casani\u00e8re, on sait combien chacun y a lu de romans d\u2019aventures, de r\u00e9cits de voyage, de mauvaises nouvelles dans le journal, voire qu\u2019on y a d\u00e9votement \u00e9crit des lettres d\u2019amour. Finalement, rien de plus dangereux qu\u2019un fauteuil qui vous prend dans ses bras avec trop de tendresse ! On risque de s\u2019y endormir et de ne jamais \u00e9crire le discours de r\u00e9ception voulu ! On risque de s\u2019y \u00e9vader pour ne plus revenir et ne laisser qu\u2019un discours de d\u00e9ception. Le fauteuil, lui, ne dort jamais ; il veille, comme un phare.<br \/>\nEn l\u2019occurrence, la biographie du XXe fauteuil dont on m\u2019offre aujourd\u2019hui les accoudoirs et le dossier, commence en 1959. Il ne me d\u00e9pla\u00eet pas d\u2019y avoir eu pour pr\u00e9d\u00e9cesseur Yvon Bizardel, \u00e9crivain et historien de l\u2019art (1891-1981) qui fut conservateur du mus\u00e9e Galliera puis directeur des Beaux-Arts \u00e0 Paris et signa Lapaquellerie quelques r\u00e9cits de voyages, et j\u2019ajouterai ami d\u2019une romanci\u00e8re qui m\u2019est ch\u00e8re et ch\u00e8re \u00e0 la Saintonge barbezilienne ou oleronnaise, j\u2019ai nomm\u00e9 Marcelle Tinayre.<br \/>\nSon successeur de 1982 \u00e0 1995, dont dans ma jeunesse rochefortaise j\u2019ai souvenir de la haute stature, Camille Gabet (1902-1996), fut l\u2019actif refondateur de la Soci\u00e9t\u00e9 de g\u00e9ographie de Rochefort, dont je suis membre, et qui m\u2019a marqu\u00e9, enfant, pour ses s\u00e9ances de cin\u00e9ma et ses conf\u00e9rences et parce que mon oncle faisait de l\u2019arch\u00e9ologie avec lui (et j\u2019ai beaucoup entendu parler alors de la villa gallo-romaine de P\u00e9piron \u00e0 Saint-Just).<br \/>\nQuant \u00e0 Jacques Daniel, pour l\u2019avoir crois\u00e9, je ne l\u2019ai pas connu, aussi n\u2019aurai-je pas le m\u00e9rite de vous d\u00e9voiler des souvenirs personnels pour en saluer chaleureusement la m\u00e9moire, mais il ne me d\u00e9pla\u00eet pas qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 un de ces \u00e9rudits ne faisant pas profession universitaire du savoir, la recherche n\u2019\u00e9tant le monopole de personne. S\u2019il occupa ce fauteuil de 1996 \u00e0 2005, cela signifie surtout que sa mort pr\u00e9matur\u00e9e au seuil d\u2019un retour d\u00e9finitif au pays, \u00e0 quelques mois pr\u00e8s, a priv\u00e9 ce fauteuil d\u2019un retrait\u00e9 \u00e0 plein temps, qui l\u2019aurait mieux occup\u00e9 que je ne saurai le faire !<br \/>\nJacques Daniel est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 le 9 janvier 2005 \u00e0 Paris, o\u00f9 il \u00e9tait n\u00e9 le 12 f\u00e9vrier 1921, de grands-parents maternels ostr\u00e9iculteurs \u00e0 L\u2019\u00c9guille, village charentais de son enfance et commune \u00e0 laquelle il revenait avec une fid\u00e9lit\u00e9 familiale, intellectuelle et identitaire, au point d\u2019avoir consacr\u00e9 \u00e0 cette commune son opus de r\u00e9f\u00e9rence, L\u2019\u00c9guille en Saintonge, prix de l\u2019Acad\u00e9mie de Saintonge 1994. Dans sa pr\u00e9face, Jean Gl\u00e9nisson saluait \u00ab la subtilit\u00e9, la patience et l\u2019esprit de m\u00e9thode \u00bb d\u2019un v\u00e9ritable historien, et combien ce volume de 500 pages est un mod\u00e8le du genre !<br \/>\nIl a travaill\u00e9 beaucoup avec Robert Colle, dont je lisais autrefois les chroniques dans Sud-Ouest, mais, surtout, Jacques Daniel a \u00e9t\u00e9 un homme de terrain, pas seulement confin\u00e9 dans les biblioth\u00e8ques, dont il connaissait bien les arcanes \u2013 des archives d\u00e9partementales \u00e0 la Biblioth\u00e8que nationale\u2014, mais \u00e9galement amateur de cheminement dans les ruelles et les maisons priv\u00e9es, et enfin collectionneur avis\u00e9 sachant d\u00e9nicher sous la poussi\u00e8re ou dans un catalogue l\u2019ouvrage rarissime.<br \/>\nC\u2019est l\u2019usage, certes, dans une chronique n\u00e9crologique de vanter les vertus des disparus. Pourtant, ce sont bien les t\u00e9moignages sinc\u00e8res, d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9s que j\u2019ai lus ou entendus, qui insistent sur le sourire, la gentillesse, la bonhomie de Jacques Daniel, et sur sa disponibilit\u00e9 pour les jeunes chercheurs. La recherche est une cha\u00eene, une fratrie de motivations crois\u00e9es ; sans cette conception g\u00e9n\u00e9reuse du savoir \u00e9chang\u00e9, on n\u2019est qu\u2019un triste sire. Jacques Daniel, peu conf\u00e9rencier par caract\u00e8re mais soucieux de faire partager sa curiosit\u00e9 au besoin par la visite, salle par salle, escalier par escalier, d\u2019anciens h\u00f4tels particuliers (comme l\u2019a joliment racont\u00e9 Michelle Lallement), en autodidacte comme en homme sachant la valeur du dialogue, s\u2019est plac\u00e9 sur le terrain de la transmission, toujours apte \u00e0 communiquer \u00e0 autrui le fruit de ses travaux, avec une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 qu\u2019aucun carri\u00e9risme n\u2019\u00e9tait susceptible d\u2019entraver. Il avait m\u00eame pr\u00e9vu de l\u00e9guer ses collections \u00e0 son village pour une fondation dont le pays de Seudre aurait pu s\u2019enorgueillir.<br \/>\nJ\u2019aime assez ses r\u00e9ticences et ses contradictions, qu\u2019a pertinemment relev\u00e9 Bernard Tastet : \u00ab Le physiocrate de L\u2019\u00c9guille est directeur financier chez Honeywell-Bull. L\u2019auteur qui n\u2019a jamais \u00e9crit qu\u2019\u00e0 la plume est allergique \u00e0 l\u2019ordinateur dont il contribue \u00e0 inonder le march\u00e9. Le cadre de la rive droite, assidu \u00e0 la Bourse, passe tous ses loisirs dans les cercles et chez les bouquinistes de la rive gauche. L\u2019homme des chiffres le jour se mue le soir, sinon en homme de lettres, du moins en consommateur de mots pour \u00e9crire l\u2019histoire de son pays \u00bb, et ce dernier n\u2019\u00e9tait point Paris, mais la Saintonge, mais L\u2019\u00c9guille. Il fut d\u2019ailleurs membre de la \u00ab Cagouille \u00bb charentaise.<br \/>\nJe retiens aussi de Jacques Daniel son go\u00fbt pour les gravures et surtout les cartes anciennes, pour les plans. Ma formation de g\u00e9ographe, puisque la France depuis Vidal de La Blache a \u00ab pacs\u00e9 \u00bb le couple histoire-g\u00e9ographie, a toujours plaisir a trouver l\u2019\u00e9cho ou l\u2019appui de la cartographie dans une pens\u00e9e. Que le savoir, par cette repr\u00e9sentation iconographique, ait ainsi une relation avec l\u2019espace, dimension \u00e0 part enti\u00e8re de l\u2019histoire culturelle et de la r\u00e9flexion sur l\u2019imaginaire, me semble d\u2019une fructueuse fertilit\u00e9 intellectuelle. Du cadastre aux grands r\u00eaves exotiques, il n\u2019y a qu\u2019un pas : il y a toujours eu au bout du jardin de mes parents une ruelle nomm\u00e9e Ren\u00e9 Cailli\u00e9 ; et on se retrouve ainsi un jour soi-m\u00eame \u00e0 Tombouctou !<br \/>\nParce que Tombouctou est souvent pr\u00e9sent\u00e9 comme en marge du monde, une sorte de non-lieu, je dirai que L\u2019\u00c9guille est un de ces \u00ab non-lieux \u00bb \u2013 ce n\u2019est pas p\u00e9joratif, \u00e9videmment \u2013 particuli\u00e8rement signifiants : \u00ab Pas de batailles, pas de massacres ou de destructions pour immortaliser son nom \u00bb, \u00e9crivait Jacques Daniel. Non, en effet, rien de cela, mais la vie des hommes et des femmes \u2013 moins de 1000 \u2013 par 3\u00b0 18\u2019 de longitude ouest et 45\u00b0 42\u2019 de latitude nord ; des familles qui ont noms Joubert ou Gombaud, Groslier, Froger ou Torchut (l\u2019un \u00e9tait marin sur le Vengeur, coul\u00e9 en 1894). M\u00eame le paysage ne retient pas l\u2019attention, ajoute notre historien : \u00ab S\u2019il n\u2019a rien de grandiose, il est harmonieux, rien ne choque le regard, les yeux sont heureux \u00bb. C\u2019est un bord de Seudre plus que de mer, un bord du monde en tout cas, avec ses p\u00eacheurs, ses saulniers, ses laboureurs, puis d\u00e8s le XVIIIe si\u00e8cle ses ostr\u00e9iculteurs.<br \/>\nJacques Daniel pensait qu\u2019on aurait pu faire l\u2019\u00e9conomie de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, mais on ne refait pas l\u2019histoire, la \u00ab grande \u00bb du moins \u2013 ce qui n\u2019interdit pas de toujours tenter de la r\u00e9interpr\u00e9ter. La \u00ab petite \u00bb, en revanche, reste souvent \u00e0 \u00e9laborer, cette histoire locale volontiers m\u00e9pris\u00e9e, alors qu\u2019\u00e0 L\u2019\u00c9guille comme ailleurs elle n\u2019est \u00e0 l\u2019abri ni des grands faits religieux, ni du chol\u00e9ra de 1832. Le monument aux morts de 14-18 aligne plus de trente morts au front et, en 1963, le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle s\u2019arr\u00eate go\u00fbter une hu\u00eetre de Marennes, avant d\u2019aller \u00e0 Rochefort \u2013 o\u00f9 je l\u2019ai vu, s\u2019adressant \u00e0 la foule sur la place Colbert.<br \/>\nQu\u2019on me permette, pour clore ce petit discours de r\u00e9ception, ayant conscience de n\u2019avoir sans doute pas absolument respect\u00e9 les r\u00e8gles de l\u2019art protocolaire, de revenir aux fauteuils, \u00e9l\u00e9ments, on s\u2019en doute bien, de l\u2019identit\u00e9 comme du patrimoine saintongeais. Jacques Daniel publie dans son copieux volume d\u2019int\u00e9ressants inventaires apr\u00e8s d\u00e9c\u00e8s ou d\u2019\u00e9migr\u00e9s de 1792 : j\u2019y rel\u00e8ve des chaises en paille, des fauteuils garnis en tapisserie ou tapiss\u00e9s de velours, des pliants en toile, quelques canap\u00e9s, \u00ab une chaise mauvaise et un mauvais fauteuil \u00bb, et m\u00eame \u00ab une chaise de commodit\u00e9 garnie de son pot \u00bb !<br \/>\nPour achever la biographie de ce XXe fauteuil qui me tend les bras et que j\u2019imagine paill\u00e9 plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 ronds de cuir, mais en bois tropical plut\u00f4t qu\u2019en vieux pin, et aucunement \u00ab mauvais \u00bb ; qu\u2019on me permette donc d\u2019ajouter que son nouveau locataire, sp\u00e9cialiste de l\u2019exotisme, est plus prompt \u00e0 vanter les charmes du nomadisme qu\u2019\u00e0 se s\u00e9dentariser autour d\u2019une table ronde, f\u00fbt-ce pour le huis-clos sympathique d\u2019une \u00e9minente acad\u00e9mie. Peu port\u00e9 sur les m\u00e9dailles et autres congratulations officielles, je n\u2019aurais jamais \u00e9t\u00e9 candidat \u00e0 une telle charge, et je mesure l\u2019honneur qui m\u2019est fait en me l\u2019offrant. \u00c0 d\u00e9faut d\u2019y pratiquer la chaise vide, on doit s\u2019attendre \u2013 et j\u2019en ai imm\u00e9diatement pr\u00e9venu le directeur \u2013, \u00e0 ce que des courants a\u00e9riens ou marins, et quelque indocilit\u00e9, ne la bousculent parfois sur ses pieds de derri\u00e8re.<br \/>\nMa conception du r\u00e9gionalisme, aucunement locali\u00e8re ou r\u00e9tr\u00e9cie, est ouverte sur le monde, avec vue sur la mer \u2013 le fleuve Charente lui-m\u00eame ne s\u2019en prive pas. Mes campagnes incluent de belles plaines de l\u2019Inde et du Japon, mes \u00eeles d\u2019Aix et d\u2019Oleron ont des demi-s\u0153urs hors de l\u2019Atlantique, mes banlieues sont plut\u00f4t Istanbul \u00e0 cause de Loti, ou Tombouctou sur les traces de Cailli\u00e9. \u00ab Partir, c\u2019est mourir un peu ; rester c\u2019est s\u2019enterrer beaucoup \u00bb, \u00e9crivait Jacques Lacarri\u00e8re, mais revenir et appartenir, c\u2019est choisir en connaissance de cause, n\u2019\u00eatre pas saintongeais par d\u00e9terminisme ou par inadvertance (encore suis-je devenu aussi tr\u00e8s poitevin) \u2013 Henri Fauconnier avait stipul\u00e9 quelque chose de ce genre.<br \/>\nNi hu\u00eetre enferm\u00e9e dans une claire (on y gagne en verdeur ce que l\u2019on y perd en libert\u00e9), ni moule pi\u00e9g\u00e9e sur un bouchot de mar\u00e9e basse, on voudra bien me pardonner de rappeler qu\u2019un fauteuil aide \u00e0 r\u00eaver s\u2019il est rocking chair, et \u00e0 partir dans le train ou dans l\u2019avion. Au pire, s\u2019il est pliant, je l\u2019emporterai avec moi\u2026<br \/>\nJe vous remercie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>20\u00e8me si\u00e8ge, quatri\u00e8me titulaire. Historien de la culture charentaise et de l&rsquo;exotisme (Rochefort 1955 &#8211; ). 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