{"id":999,"date":"2015-08-05T16:32:42","date_gmt":"2015-08-05T15:32:42","guid":{"rendered":"http:\/\/academie-saintonge.org\/?p=999"},"modified":"2019-08-13T06:38:43","modified_gmt":"2019-08-13T05:38:43","slug":"reception-de-jacques-bouineau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/academie-saintonge.org\/?p=999","title":{"rendered":"R\u00e9ception de Jacques Bouineau"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/academie-saintonge.org\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/bouineau.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" size-full wp-image-87 alignleft\" src=\"https:\/\/academie-saintonge.org\/wp-content\/uploads\/2015\/08\/bouineau.jpg\" alt=\"bouineau\" width=\"170\" height=\"210\" \/><\/a>1er si\u00e8ge, quatri\u00e8me titulaire.<\/p>\n<p>Professeur de droit \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de La Rochelle et romancier, originaire de Royan, prix Chasseloup-Laubat 1986 pour sa th\u00e8se <em>Les toges du pouvoir ou la r\u00e9volution de droit antique<\/em>.<br \/>\nR\u00e9ception par Violaine Massenet<\/p>\n<p>Jacques Bouineau est n\u00e9 \u00e0 Saintes mais sa vie s\u2019enracine \u00e0 R\u00e9taud, et m\u00eame s\u2019il est rattach\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00eele d\u2019Ol\u00e9ron par son p\u00e8re, il reste cet enfant \u00e9bloui par la seule lumi\u00e8re, \u00e9merveill\u00e9 par la simplicit\u00e9 secr\u00e8te de l\u2019art roman. Entre ombre et rayonnement, ouverture et myst\u00e8re, Jacques Bouineau est d\u2019abord un pur Saintongeais.<br \/>\nCet homme que nous accueillons \u00e9tait promis depuis toujours \u00e0 occuper un si\u00e8ge dans notre Acad\u00e9mie tant ses m\u00e9rites sont \u00e9clatants. Il suffisait qu\u2019il se d\u00e9cid\u00e2t \u00e0 occuper la place qui lui \u00e9tait due. C\u2019est chose faite aujourd\u2019hui. Mais qui recevons-nous vraiment ? Le juriste, l\u2019historien, le romancier, l\u2019aventurier ? Qui se cache derri\u00e8re cette ferme douceur ? Quel feu couve sous cette voix au timbre si ma\u00eetris\u00e9? Quelles passions animent cet homme courtois et qui semble s\u2019\u00eatre accompli selon ses d\u00e9sirs ? Je n\u2019ai pas la pr\u00e9tention ni d\u2019ailleurs l\u2019envie de d\u00e9couvrir au-del\u00e0 des apparences le vrai visage de Jacques Bouineau, visage qui, au fond, ne regarde que lui. Ce qu\u2019il nous donne \u00e0 voir, \u00e0 lire, \u00e0 entendre me suffit, nous suffit.<br \/>\nJacques est venu au droit par la parole. Etre juriste pour lui c\u2019est d\u2019abord entrer dans un discours puis dans une pens\u00e9e enfin dans un regard. Loin d\u2019\u00eatre un ensemble de normes, le droit est un \u00e0 ses yeux parcours effectu\u00e9 aux confins de la sociologie de l\u2019histoire et de l\u2019ethnologie. Juriste extraordinaire, au sens fort du terme, Jacques commence pour faire plaisir \u00e0 son p\u00e8re par passer le concours d\u2019Inspecteur des Postes puis, une fois ce pieux devoir accompli, il s\u2019inscrit \u00e0 la Facult\u00e9 de Bordeaux o\u00f9 il se passionne pour la science criminelle (il r\u00e9dige un m\u00e9moire sur les perversions sexuelles), pour la grammaire historique, l\u2019analyse logique, la pal\u00e9ographie et, accessoirement, pour l\u2019histoire du droit. Il se rend en cours les cheveux longs, un sac Leclerc \u00e0 la main. Il passe pour communiste, anarchiste. En tout cas, il est s\u00fbrement po\u00e8te. Il est d\u00e9cal\u00e9, brillant, insaisissable. Semblable \u00e0 Alain-Fournier, auteur qu\u2019il v\u00e9n\u00e8re, il r\u00e9siste \u00e0 la m\u00e9diocrit\u00e9 et au conservatisme.<br \/>\nMais le droit ne ne comble pas son intense curiosit\u00e9 pour le monde. Il s\u2019inscrit en 3\u00e8me ann\u00e9e d\u2019Histoire \u00e0 la Facult\u00e9 de Lettres, travaille \u00e0 sa th\u00e8se d\u2019Etat \u00ab Les r\u00e9miniscences de l\u2019Antiquit\u00e9 sous la R\u00e9volution fran\u00e7aise \u00bb et \u00e0 sa th\u00e8se de 3\u00e8me cycle en Histoire sur \u00ab Les Beaumont, seigneurs de Bressuire \u00bb. Dans ces travaux, il allie rigueur et passion et remporte tous les succ\u00e8s, dont un prix de l\u2019Acad\u00e9mie de Saintonge pour sa th\u00e8se d\u2019Etat publi\u00e9e conjointement par les \u00e9ditions Ech\u00e9 et par l\u2019Universit\u00e9 de Toulouse. Mais l\u2019Universit\u00e9 se m\u00e9fie des m\u00e9t\u00e9ores et la profondeur, l\u2019exigence, l\u2019intelligence sans concessions de Jacques ne lui valent pas que des amis. C\u2019est donc de haute lutte qu\u2019il remporte un poste d\u2019assistant \u00e0 Montpellier, facult\u00e9 o\u00f9 il ne conna\u00eet personne. L\u2019agr\u00e9gation est la prochaine \u00e9tape. Il s\u2019y pr\u00e9sente deux fois, est d\u2019embl\u00e9e admissible, d\u2019embl\u00e9e \u00e9cart\u00e9. Trop brillant, trop original. Son deuxi\u00e8me \u00e9chec \u00e0 l\u2019agr\u00e9gation le plonge dans le d\u00e9sarroi. Puis c\u2019est l\u2019exil \u00e0 Rennes o\u00f9 il est nomm\u00e9 ma\u00eetre de conf\u00e9rences. Il s\u2019y ennuie, s\u2019\u00e9vade en Gr\u00e8ce o\u00f9 il d\u00e9couvre, par l\u2019interm\u00e9diaire du tr\u00e9sor de Philippe de Mac\u00e9doine, le p\u00e8re d\u2019Alexandre le Grand, \u00e0 la fois l\u2019\u00e9clat l\u00e9gendaire de cette mer nourrici\u00e8re qu\u2019est la M\u00e9diterran\u00e9e et sa propre v\u00e9rit\u00e9 qui a \u00e0 voir avec ce soleil forg\u00e9 en m\u00eame temps d\u2019or et d\u2019ombre.<br \/>\nD\u00e8s lors, sa vie va changer. Il devient professeur d\u2019Histoire des id\u00e9es politiques \u00e0 Saint-Cyr o\u00f9 les \u00e9tudiants r\u00e9put\u00e9s pour \u00eatre les plus exigeants de France lui font un triomphe. A Nanterre o\u00f9 il est nomm\u00e9 parall\u00e8lement, son originalit\u00e9 est aussit\u00f4t appr\u00e9ci\u00e9e. Il y cr\u00e9e la revue \u00ab M\u00e9diterran\u00e9es \u00bb qui b\u00e9n\u00e9ficiera pendant plus de dix ans d\u2019une vaste audience. Il se pr\u00e9sente pour la troisi\u00e8me fois \u00e0 l\u2019agr\u00e9gation o\u00f9 il est enfin brillamment re\u00e7u. Il enseigne avec passion, rayonne de colloques en colloques de la Tunisie \u00e0 Malte, de la Gr\u00e8ce \u00e0 la Sardaigne, tout en restant fid\u00e8le \u00e0 ses \u00e9tudiants de Saint-Cyr.<br \/>\nUn jour, heureusement pour nous, il choisit de retourner en Saintonge. La Rochelle lui ouvre ses portes. Il lui restera fid\u00e8le. Et durant deux ans pass\u00e9s en poste au Caire comme directeur de l\u2019Institut de droit des affaires o\u00f9 il apprend l\u2019arabe et d\u00e9couvre le monde musulman, il continue \u00e0 gracieusement \u00e0 donner des cours de doctorat sur le th\u00e8me d\u00e9licat des \u00ab fondements romano canoniques de la responsabilit\u00e9 \u00bb. Cependant, ces travaux \u00e9rudits ne l\u2019occupent pas tout entier. En effet, depuis l\u2019\u00e2ge de treize ans, Jacques \u00e9crit et, durant ses rares loisirs d\u2019universitaire reconnu, le prurit de la cr\u00e9ation le reprend. Avec son ami d\u2019enfance, Didier Colus, il publie aux Editions du Cerf deux romans historiques : \u00ab Les Chemins de J\u00e9rusalem \u00bb en 1999 et \u00ab Les Poulains du royaume \u00bb en 2001. Ses personnages vou\u00e9s \u00e0 une qu\u00eate initiatique \u00e9voluent entre l\u2019histoire et l\u2019intime. Leurs \u00e9lans, leurs doutes, leurs combats, leurs questions sont ceux de l\u2019\u00e9crivain. En effet, Jacques a suivi tr\u00e8s t\u00f4t l\u2019injonction de Socrate \u00ab Connais-toi toi-m\u00eame ! \u00bb Il a appris \u00e0 reconna\u00eetre ses limites mais aussi \u00e0 suivre ses \u00e9lans. Il fait du r\u00e9el une aventure int\u00e9rieure, il explore et affronte son imaginaire par le biais de cette \u00e9pop\u00e9e des Croisades qui va compter encore plusieurs volumes. Il travaille aussi avec ferveur \u00e0 des \u0153uvres tr\u00e8s personnelles, romans et nouvelles, qui ne tarderont s\u00fbrement pas \u00e0 voir le jour et \u00e0 \u00e9clairer pour ses lecteurs son univers onirique si particulier, r\u00e9ductible \u00e0 aucun autre.<br \/>\nPendant des ann\u00e9es, Jacques Bouineau n\u2019a habit\u00e9 nulle part, ne donnant pour adresse qu\u2019une bo\u00eete postale, ne livrant \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019une errance. Puis il a consenti \u00e0 occuper un lieu, \u00ab La chambre des ouvriers \u00bb dans sa maison d\u2019enfance \u00e0 R\u00e9taud. Aujourd\u2019hui, c\u2019est la maison m\u00e8re toute enti\u00e8re qu\u2019il habite autant qu\u2019il en est habit\u00e9.<br \/>\nEn pronon\u00e7ant l\u2019\u00e9loge de cet homme pudique et secret, en l\u2019accueillant aujourd\u2019hui, il me semble que je reconnais l\u2019\u00e9vidence de sa pr\u00e9sence parmi nous. Quand il a appris son \u00e9lection, Jacques m\u2019a confi\u00e9 qu\u2019il avait pens\u00e9 au tableau du Caravage \u00ab La Vocation de Saint Mathieu \u00bb : Quelqu\u2019un vous tend la main et dit : \u00ab Suis-moi \u00bb. Cette distinction s\u2019apparente pour lui \u00e0 ces signes \u00e9tranges dont toute vie authentique est jalonn\u00e9e. Bien loin d\u2019\u00eatre un symbole \u00e9litiste, son entr\u00e9e \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie rev\u00eat \u00e0 ses yeux le sens d\u2019un appel et aussi d\u2019un devoir. Servir et non pas se servir. Aller de l\u2019avant tout en \u00e9tant fid\u00e8le \u00e0 ses sources. Redevenir cet enfant de R\u00e9taud, fascin\u00e9 par le clair obscur de l\u2019\u00e9glise de son village, \u00e9bloui par la lumi\u00e8re myst\u00e9rieuse des vitraux.<br \/>\nJ\u2019allais oublier : Jacques est un h\u00f4te facile \u00e0 recevoir. Il peut dormir partout, sur les bancs publics chers \u00e0 Georges Brassens, au bord des foss\u00e9s, sur les toits de stations m\u00e9t\u00e9o, dans des friches industrielles et au coeur des for\u00eats des contes de f\u00e9es.<br \/>\nNous n\u2019aurons donc aucun mal \u00e0 lui faire ici la place qu\u2019il m\u00e9rite et d\u2019o\u00f9 il pourra veiller, avec l\u2019acuit\u00e9 de ses talents, sur le destin de notre province inspir\u00e9e.<br \/>\nSaintongeais de droit romain par Jacques Bouineau<\/p>\n<p>Madame la Directrice, chers Coll\u00e8gues, Mesdames et Messieurs,<br \/>\nLa tribune d\u2019o\u00f9 je vous parle aujourd\u2019hui m\u2019a accueilli, vous le savez, sans que j\u2019aie rien fait pour m\u2019en approcher. C\u2019est pourquoi je voudrais commencer ce discours en vous remerciant de m\u2019avoir appel\u00e9 \u00e0 si\u00e9ger parmi vous. Etymologiquement, l\u2019appel est une vocation et je songe \u00e0 ce superbe tableau du Caravage repr\u00e9sentant la Vocation de saint Matthieu. La vocation est une gr\u00e2ce, mais elle est aussi une dette, celle de savoir s\u2019acquitter de l\u2019appel dont on est l\u2019objet, celle d\u2019assumer les obligations n\u00e9es de la place que l\u2019on occupe, celle d\u2019\u00eatre digne de l\u2019honneur qui vous est fait.<br \/>\nCar cet adoubement me fait poser une question : suis-je digne de lui ? Les premi\u00e8res fois o\u00f9 je suis all\u00e9 travailler \u00e0 la Biblioth\u00e8que nationale, rue de Richelieu, alors que je m\u2019asseyais dans un de ces grands fauteuils de bois, devant ces tables culott\u00e9es, je me demandais combien de post\u00e9rieurs augustes avaient \u00e9cras\u00e9 les cannages o\u00f9 je posais le mien. J\u2019\u00e9tais fier et intimid\u00e9. Je souhaitais ardemment ressembler \u00e0 tous ceux qui avaient r\u00e9fl\u00e9chi dans ces lieux et j\u2019esp\u00e9rais qu\u2019un peu de leur science allait sourdre des pupitres, que je pourrais m\u2019incorporer un de ces suppl\u00e9ments d\u2019\u00e2me qu\u2019ils avaient peut-\u00eatre oubli\u00e9 en allant reprendre leur chapeau.<br \/>\nVous m\u2019avez \u00e9lu au premier fauteuil de votre Acad\u00e9mie, \u00e0 la succession de M. Tessonneau.<br \/>\nR\u00e9my Tessonneau na\u00eet \u00e0 Jarnac-Champagne et passe lui aussi par les facult\u00e9s de lettres et de droit de Poitiers et de Paris. Mais il s\u2019oriente plut\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 de celles-l\u00e0 que de celui-ci, puisqu\u2019il est en d\u00e9finitive docteur \u00e8s-lettres et licenci\u00e9 en droit. Il suit ensuite une double carri\u00e8re d\u2019administrateur civil et d\u2019\u00e9crivain. Son caract\u00e8re est d\u00e9j\u00e0 form\u00e9 ; il l\u2019a \u00e9t\u00e9 entre les murs sombres de Recouvrance \u00e0 Saintes, o\u00f9 il apprit \u00e0 ne pas laisser aller ses sentiments, \u00e0 adopter un abord impavide, cachant une grande richesse int\u00e9rieure, une profonde sensibilit\u00e9.<br \/>\nComme administrateur civil, il est d\u2019abord durant quelques mois sous-pr\u00e9fet, directeur de cabinet du commissaire de la R\u00e9publique \u00e0 Lille en 1944-1945. On le retrouve ensuite secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral des Mines domaniales de Potasse d\u2019Alsace, puis de la Soci\u00e9t\u00e9 d\u2019Etudes Chimiques pour l\u2019Industrie et l\u2019Agriculture (SECPIA), et enfin directeur g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019Institut des hautes \u00e9tudes cin\u00e9matographiques (IDHEC), o\u00f9 il reste presque vingt ans, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de 59 ans ; c\u2019est au cours de cette p\u00e9riode qu\u2019il fonde le Centre international de liaison des \u00e9coles de cin\u00e9ma et de t\u00e9l\u00e9vision.<br \/>\nL\u00e0 se trouve le moment fort de sa carri\u00e8re professionnelle, l\u00e0 il donnera toute sa mesure. Son action se d\u00e9ploie au niveau international. Il est partout : au Japon, en Irak, au P\u00e9rou, mais au Cambodge aussi, o\u00f9 il est fait Commandeur de l\u2019ordre royal du Sham\u00e9tr\u00e9i, ou en Italie, tout simplement, o\u00f9 on lui remet la m\u00e9daille du M\u00e9rite. Souvent missionn\u00e9 par les Affaires culturelles, il prononce plusieurs conf\u00e9rences, rencontre ses homologues des pays d\u2019accueil et, lui qui y \u00e9tait si attach\u00e9, fait rayonner la culture fran\u00e7aise.<br \/>\nMais R\u00e9my Tessonneau est aussi en contact avec les \u00e9tudiants, \u00e0 Nanterre d\u2019abord, o\u00f9 il fonde le Centre d\u2019\u00e9tudes g\u00e9n\u00e9rales audiovisuelles. La vie au milieu des \u00e9tudiants est un allant de soi chez cet homme pour qui administrer ne veut pas simplement dire g\u00e9rer, mais aussi encadrer, guider, conseiller. On le trouve encore en poste \u00e0 69 ans, tenant toujours ouverte la porte de son bureau.<br \/>\nNanterre, ses brumes, ses r\u00e9volutions et ses bidonvilles laissent la place aux universit\u00e9s de Nice et Cr\u00e9teil, o\u00f9 il professe peu, mais dirige le d\u00e9partement audio-visuel. La retraite n\u2019interrompt pas ses activit\u00e9s, n\u2019entame pas son dynamisme. En 1977, il est pr\u00e9sident-fondateur, puis pr\u00e9sident d\u2019honneur de l\u2019universit\u00e9 francophone d\u2019\u00e9t\u00e9 Saintonge-Qu\u00e9bec d\u2019ethnologie audiovisuelle, sise \u00e0 Jonzac au clo\u00eetre des Carmes. A 75 ans, il accomplit sa derni\u00e8re cr\u00e9ation : celle de la Soci\u00e9t\u00e9 des amis de Joseph Joubert. Car R\u00e9my Tessonneau a beaucoup d\u2019affinit\u00e9s avec Joseph Joubert, n\u00e9 deux si\u00e8cles avant moi et mort \u00e0 l\u2019\u00e2ge o\u00f9 lui prenait sa retraite, \u00e0 qui il a consacr\u00e9 sa th\u00e8se et plusieurs ouvrages par la suite.<br \/>\nMais le professeur Tessonneau est aussi \u00e9crivain, t\u00e9moin de son temps et quenaille saintongeais, d\u00e9cor\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises, laur\u00e9at de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise et de l\u2019Acad\u00e9mie de Saintonge naturellement, prix Broquette-Gonin et Maujean, grand prix du romantisme pour l\u2019ensemble de son \u0153uvre, et membre de la Soci\u00e9t\u00e9 Chateaubriand. .<br \/>\nOn retiendra de lui l\u2019harmonie solide entre l\u2019homme de c\u0153ur et l\u2019homme de d\u00e9cision, le Saintongeais profond\u00e9ment attach\u00e9 \u00e0 sa terre et le d\u00e9fenseur de la civilisation fran\u00e7aise, qui n\u2019h\u00e9sitait pas \u00e0 \u00e9crire en frontispice d\u2019un de ses ouvrages : \u00ab Je d\u00e9die ce livre aux esprits assez r\u00e9volutionnaires pour sauver les traditions de la haute qualit\u00e9 fran\u00e7aise \u00bb. Mais c\u2019\u00e9tait aussi un homme vivant, entreprenant de nombreux voyages, en Traction Citro\u00ebn d\u2019abord, en DS ensuite, dont celui-ci o\u00f9 une d\u00e9faillance inopportune de la Traction contraignit le couple d\u2019aventuriers \u00e0 prendre le bateau suivant pour Patras, dans des conditions d\u00e9j\u00e0 spartiates puisqu\u2019il fallut combattre la punaise, ennemie perfide et insistante du voyageur d\u2019alors.<br \/>\nEn me voyant ici succ\u00e9der \u00e0 ce professeur, \u00e9crivain et administrateur civil, je ne peux m\u2019emp\u00eacher de songer \u00e0 un de nos grands historiens du droit qui, s\u2019il avait, comme Jacques Brejon de Lavergn\u00e9e, v\u00e9cu apr\u00e8s la cr\u00e9ation de l\u2019Acad\u00e9mie de Saintonge, y aurait \u00e9t\u00e9 \u00e9videmment comme lui et comme moi accueilli, je veux parler d\u2019Adh\u00e9mar Esmein, le c\u00e9l\u00e8bre historien du droit du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. La post\u00e9rit\u00e9 dira ce qu\u2019il faut penser de ce que j\u2019aurai \u00e9crit, mais je puis vous assurer que dans tous mes travaux scientifiques, \u00e0 Paris ou au Caire, \u00e0 la ressemblance de ce qu\u2019a fait Adh\u00e9mar Esmein avant moi, je n\u2019ai jamais cess\u00e9 de proclamer ma fiert\u00e9 d\u2019\u00eatre n\u00e9 \u00e0 Saintes et de compter deux tiers d\u2019anc\u00eatres saintongeais, et ce depuis la nuit des temps.<br \/>\nJhe seus sens\u00e9ment n\u00e9 natif de cheus nous.<br \/>\nEt de fait, cette terre se retrouve aussi dans plusieurs de mes romans, publi\u00e9s ou non. Elle constitue, entre Didier, qui a si souvent tenu la plume avec moi, et moi, un de ces traits d\u2019union improbables, lui que je raille r\u00e9guli\u00e8rement d\u2019\u00eatre un m\u00e9t\u00e8que italo-breton, bien qu\u2019il soit tout de m\u00eame Saintongeais pour tout un quart de son sang.<br \/>\nQu\u2019a-t-elle donc cette terre que bien des ignorants ne savent pas o\u00f9 situer sur une carte, pour m\u2019enraciner si solidement ? Suis-je sensible \u00e0 sa lumi\u00e8re qui n\u2019a d\u2019\u00e9quivalent qu\u2019en Galil\u00e9e et que le peintre F\u00e9lix Cavel, l\u2019ami de ma grand-m\u00e8re, poursuivait au c\u0153ur de ses tableaux ? Comment me nourrit-elle cette terre, pour que je puisse \u00e9crire ? Comment est-ce que j\u2019\u00e9cris et que veut dire \u00e9crire ?<br \/>\nLa question est pr\u00e9somptueuse tant le sujet a \u00e9t\u00e9 rebattu. Si je pr\u00e9tends faire un peu de neuf sur ce th\u00e8me fort ancien, il me faut rappeler la Saintonge et n\u2019oublier jamais qu\u2019elle est en toile de fond. Il me faut consid\u00e9rer mes limites et les dettes que j\u2019ai contract\u00e9es au long d\u2019un parcours de presque 6000 pages imprim\u00e9es et de quelques milliers encore qui le seront peut-\u00eatre un jour, inch Allah, comme on le dit dans mon autre chez moi.<br \/>\nEcrire, c\u2019est d\u2019abord proposer des mod\u00e8les. Ces mots que je viens de tracer sont un acte de foi et je les assume comme tels. A l\u2019heure o\u00f9 la mode est de parler un peu plus de soi que ce ne fut par le pass\u00e9, il est de bon ton de se donner en p\u00e2ture et de s\u2019arr\u00eater longuement sur ses interrogations du moment. Regard horizontal. Reflet d\u00e9multipli\u00e9 \u00e0 l\u2019infini de complaisances quotidiennes. Construction en ab\u00eeme.<br \/>\nEst-ce parce que je suis d\u2019un pays plat \u2013 la Saintonge n\u2019est gu\u00e8re montueuse \u2013 que j\u2019ai refus\u00e9 cet angle d\u2019observation, depuis que j\u2019ai quitt\u00e9 les premi\u00e8res heures du scripteur amateur ? Est-ce parce que j\u2019\u00e9cris en fran\u00e7ais, que nous \u00e9crivons, Didier et moi en fran\u00e7ais, et que lui, le fils d\u2019immigr\u00e9s affectionne tant cette langue que sa tribu adopta nagu\u00e8re ? Est-ce parce que je crois que la litt\u00e9rature doit aussi instruire, que j\u2019ai privil\u00e9gi\u00e9 le regard vertical ? Celui qui oblige \u00e0 sortir de soi-m\u00eame, \u00e0 regarder non seulement devant, mais plus haut, vers des cieux ou un monde id\u00e9al, vers Platon ou saint Thomas, en regrettant de ne pouvoir \u00e9crire comme Flaubert.<br \/>\nCar l\u2019\u00e9criture est semblable \u00e0 l\u2019aliment. Elle nourrit le c\u0153ur et l\u2019intelligence de celui qui y touche. Faut-il \u00eatre niais pour croire que c\u2019est en contemplant des images ab\u00e2tardies de soi-m\u00eame, mais de m\u00eame nature, que l\u2019on va pouvoir trouver un b\u00e2ton pour cheminer. Faut-il \u00eatre vaniteux pour oser comparer ce que l\u2019esprit humain a con\u00e7u de plus beau, de plus haut, de plus noble, aux narrations ancillaires des agitations quotidiennes. Faut-il \u00eatre d\u00e9muni pour ne pas voir que les grands mod\u00e8les de l\u2019esprit nous tendent la main et n\u2019attendent que notre bon vouloir pour nous approcher d\u2019eux.<br \/>\nJ\u2019ignore \u00e0 tout jamais la port\u00e9e de ce que j\u2019\u00e9cris. Entre les haines recuites, les aveuglements de l\u2019amiti\u00e9 et les opportunismes de rencontre, je ne pourrai pas plus que quiconque jamais savoir \u00e0 quel niveau se situe ma production. Et c\u2019est tant mieux ! Me placerait-on trop bas que j\u2019en serais paralys\u00e9, me hisserait-on trop haut que j\u2019en serais t\u00e9tanis\u00e9 et incr\u00e9dule, me cantonnerait-on dans le marais que je m\u2019y noierais. Et d\u2019ailleurs, pour parler en juriste, je pense que je<br \/>\nn\u2019ai \u00e0 satisfaire \u00e0 aucune obligation de r\u00e9sultat, mais \u00e0 m\u2019acquitter seulement d\u2019une obligation de moyens par la ma\u00eetrise chaque jour un peu plus affin\u00e9e d\u2019un savoir-faire auquel je prends grand soin de m\u2019appliquer.<br \/>\nMais \u00e9crire, c\u2019est aussi s\u2019offrir. Parler de soi en somme, alors que je m\u2019en d\u00e9fendais nagu\u00e8re ? Renoncer \u00e0 \u00e9pouser les nuances infinies des aquarelles saintongeaises, pour se livrer \u00e0 la facilit\u00e9 et \u00e0 la satisfaction de soi ? Certes non. Mais quand votre vocation vous a fait na\u00eetre double, quand par un fatum \u00e9trange la g\u00e9mellit\u00e9 est venue s\u2019en m\u00ealer, il faut bien convenir que chaque mot \u00e9crit s\u2019apparente \u00e0 un fragment d\u2019ADN port\u00e9 par la d\u00e9hiscence. Les choses sont ainsi faites que j\u2019\u00e9cris principalement pour l\u2019Universit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire avant tout pour mes \u00e9tudiants. Je leur offre ce que mes raisonnements th\u00e9oriques peuvent avoir d\u2019original, tout ce que je ne peux pas leur expliquer en cours. Ils ne saisissent que le Verbe d\u2019une persona, pass\u00e9 au filtre de la r\u00e9flexion. Mais m\u00eame s\u2019ils ne voient de moi que l\u2019intellect, la sensibilit\u00e9 ne peut jamais \u00eatre v\u00e9ritablement absente, notamment parce qu\u2019ils savent que je les aime.<br \/>\nLa sensibilit\u00e9 poss\u00e8de \u00e0 l\u2019inverse la premi\u00e8re place dans J\u00e9rusalem ou Les poulains, comme nous disons dans l\u2019intimit\u00e9. L\u00e0, jaillit la foi, l\u2019amour, la volont\u00e9 de partage. Cette \u00e9criture ne peut rien d\u00e9crire d\u2019autre que la mis\u00e8re commune partag\u00e9e par tous, sans jamais perdre de vue que les raisons d\u2019esp\u00e9rer ne sont pas devant, mais plus haut. Nous l\u2019avons appris ensemble, lui et moi, mon double en \u00e9criture, en compagnie de qui j\u2019ai d\u00e9couvert tant de choses de la vie depuis bient\u00f4t un demi-si\u00e8cle que, tels Erckmann et Chatrian, tels Boileau et Narcejac, qui fut membre de cette acad\u00e9mie, nous cheminons de conserve. Comme nous ne savons plus tr\u00e8s bien qui de nous a pens\u00e9 ou \u00e9crit, quand nous \u00e9crivons ensemble, nous avons toujours, jusque-l\u00e0, publi\u00e9 \u00e0 quatre mains et je ne sais pas si je pourrais un jour, sans me sentir h\u00e9mipl\u00e9gique, faire seul le chemin de cette offrande aux autres avec les manuscrits qui sont dans mes tiroirs.<br \/>\nCe que l\u2019on offre, ce que nous offrons, ce que j\u2019offre, qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019Universit\u00e9 ou de la litt\u00e9rature est \u00e0 chaque fois complet, absolutus, d\u00e9li\u00e9 de toute entrave, o\u00f9 chaque page n\u2019est qu\u2019un \u00e9l\u00e9ment, un pagus o\u00f9 la Saintonge poss\u00e8de toujours un r\u00f4le, o\u00f9 l\u2019entier de moi se retrouve dans chaque part, si vous m\u2019autorisez \u00e0 parodier Victor Hugo. Tout n\u2019est question que de proportion, dosage de mots qui dissimulent cette page blanche qu\u2019est la nudit\u00e9 de l\u2019\u00eatre.<br \/>\nC\u2019est donc tout le contraire de l\u2019exhibitionnisme au go\u00fbt du jour. L\u2019\u00e9crit poss\u00e8de \u00e0 mes yeux une fonction plus qu\u2019un but : servir ceux qui, via la main tendue des mots, puiseront le suc dont ils feront leur miel. L\u2019\u00e9criture est un aliment, cuisin\u00e9 avec discernement, que l\u2019on offre dans un plat adapt\u00e9 \u00e0 ses convives, qui sont sa raison d\u2019exister.<br \/>\nEcrire, c\u2019est servir.<br \/>\nCelui que vous avez choisi se consid\u00e8re donc comme un d\u00e9biteur. D\u00e9biteur vis-\u00e0-vis de vous-m\u00eames, qui l\u2019avez \u00e9lu, d\u00e9biteur envers sa terre \u00e0 laquelle il se trouve visc\u00e9ralement attach\u00e9, d\u00e9biteur envers ceux qui le supportent depuis si longtemps. Celui qui vous parle, bien conscient du poids de ses dettes, les assume toutes et se propose de les honorer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1er si\u00e8ge, quatri\u00e8me titulaire. 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