Réception de Didier Colus au 12e siège de l’Académie

Réception de Didier Colus au 12e siège de l’Académie

Discours de présentation par Jacques Bouineau

Jacques Bouineau Enchaînés sur leur rocher, tournant le dos à la lumière, les hommes de la caverne de Platon regardent passer les ombres. Pour affronter la lumière, il faut se détacher des illusions, se tourner vers l’essentiel et oser emprunter les chemins de traverse. Didier Colus est de ceux qui ne se contentent pas des ombres projetées.

Son parcours est une symphonie qu’il ne cesse de composer dans la rigueur, en harmonie avec ceux à qui il la destine. C’est en effet une de ses caractéristiques majeures de ne rien accomplir qu’il ne le destine à quelqu’un. La première entreprise littéraire de Didier Colus traduit ce mouvement. Les chemins de Jérusalem et Les poulains du royaume ont été écrits avec celui à qui, quand il avait dix ans, il expliquait les étoiles du haut de ses quatre ans de plus.

En effet, le nouvel académicien de Saintonge fait partie de ces hommes trop rares de nos jours qui ne se détournent ni de leurs combats, ni de leurs convictions, ni de ceux qu’ils ont choisis accompagner pour leur bout de chemin. Attaché à la langue française, lui le descendant d’immigrés a conservé de sa culture d’origine le sens de la gens, dont la cohésion ne peut être que si chacun des membres s’y trouve solidairement responsable, comme on dit en droit. Cette fidélité à la structure jalonne son parcours et nul doute que l’Académie de Saintonge ne soit pour lui désormais un des repères de son environnement, aussi infrangible que les précédents, car le nouveau ne chasse pas chez lui l’ancien ; il l’accomplit.

Cette disposition intérieure qui est la sienne va bien au-delà d’une simple qualité morale; elle se double des qualités d’un vrai maître, comme on en connaissait dans les corporations : celui qui excellait dans son art tout en respectant autrui.

Il a mené avec son père une de ces aventures que les enfants rêvent de vivre avec ceux qui leur ont permis d’advenir. Parlez-moi d’enfance a séduit l’Académie de Saintonge par la puissance du récit et la qualité de l’écriture. Quand l’intégration est réussie et que la famille l’est aussi, les hommes qui portent tout cela méritent, en effet, d’être distingués. En leur offrant cette distinction, l’Académie a rendu respect pour respect.. « L’estime des gens que l’on méprise ne renvoie qu’au mépris qu’on se porte à soi-même », comme l’a écrit Didier Colus, étranger qu’il est aux compromissions. En revanche, la reconnaissance de ceux qu’il reconnaît et qui sont désormais ses pairs lui donnent l’occasion d’exercer sa générosité.

Fidèle par exigence, respectueux par maîtrise de soi, notre nouveau collègue est aussi et plus encore peut- être un passeur.

Professeur exceptionnel, il a marqué des générations d’élèves, inflexible avec tous, il accompagnait chacun au palier supérieur, puis à l’autre et au suivant transformant les cancres en médiocres, les médiocres en passables, les passables en bons, les bons en excellents, brûlant même quelquefois les étapes… Il ne réussissait jamais tant que dans l’aridité de la grammaire, dont ses élèves faisaient des guirlandes. Son secret ? Une empathie dont tous ceux qui l’approchent peuvent prendre la mesure. Il comprend d’un regard, trouve la faille, offre son bras, son intelligence et ses mots. Lui qui n’est pas croyant possède la rigueur d’un directeur de conscience, l’abnégation d’un prêtre, la générosité d’un confesseur. Il dira qu’il est un laïc, simplement, et que la laïcité ne s’arrête pas aux articles de L’École libératrice qui a bercé son enfance, à lui qui a appris à lire tout seul au fond de la classe de sa mère.

Cette générosité, cette écoute sont d’autant plus grandes qu’il en nourrit les institutions qui l’accueillent, et l’Académie a en ce jour bien de la chance, car moi qui chemine à ses côtés depuis cinquante-sept ans, je n’en ai encore pas fait le tour. Sans doute parce que sa culture me fascine encore. Nous n’avons plus guère, aujourd’hui, d’exemplaires de ce que le XVIIe siècle appelait l’« honnête homme ». Didier Colus est de ceux-là. Il apporte la touche qui manque quand on cherche l’image, l’allitération, la correspondance entre le mot et le contexte, dans un environnement précis, lui fût-il tout à fait étranger. Ainsi a-t-il nourri la traduction des mémoires de Hampel, que l’Académie a également primés en son temps, sous le titre J’occupais Royan, publié par le Croît Vif. Il possède un talent dont on ne se lasse pas : il sent les mots. Et tout ce qui semblait complexe devient limpide ; on se sent intelligent après l’avoir entendu nous expliquer quelque chose.

Un long chemin à ses côtés permet de l’affirmer : il est pour chacun de ceux qui partagent son monde le nautonier grâce à qui le port devient visible. Dans ce périple, chacun est à sa place et tous jouent un rôle unique ; il est, lui, un et multiple. Je me souviens d’un jour – il devait avoir une vingtaine d’années et moi déjà quatre de moins. -, il m’a avoué qu’il regrettait de ne pas posséder l’ubiquité. J’ai compris bien plus tard que beaucoup souhaitaient posséder cette qualité pour prendre ; lui la désirait pour donner. Quand il a participé aux Canons de l’Hermione, il n’a rien fait d’autre que de faire revivre un monde à partir d’un fût de canon, ou de plusieurs. Agencer, suum cuique tribuere, comme on disait en droit romain – « attribuer à chacun ce qui lui revient » -, être partie prenante d’une aventure collective, celui que l’Académie accueille aujourd’hui sait admirablement le faire. Peut-être parce qu’à la capacité de donner qui est la sienne s’ajoutent ces deux autres principes de base du droit romain : honeste vivere – vivre de manière honnête – et non lœdare – ne pas tromper. Ces fondements du droit romain, issus de la philosophie d’Aristote, s’efforcent de demeurer la base de notre société et de notre droit, et sont à coup sûr l’épine dorsale de notre nouvel académicien. Il n’a pas trop de mérite : sa famille est originaire d’Aquilée, qui fut, un temps, capitale de l’Empire. Mais là où il en a, du mérite, c’est en nous permettant à tous de comprendre que l’estime des gens que l’on respecte renforce le respect que l’on se porte à soi-même.

Discours de réponse de Didier Colus

Didier Colus Il y a peu, accompagné d’un académicien de mes amis, je déambulais à la Bibliothèque nationale de France, au milieu de la belle exposition « Pascal, le cœur et la raison ». Non que je sois un fervent de cet homme universel, mon XVIIe à moi est plutôt celui de Racine, de La Fontaine et de Descartes. Mais vous veniez de m’élire à votre académie, sur le siège qu’occupait Jean Mesnard, le meilleur de nos érudits pascaliens.

Une arrière-salle présentait en boucle l’ensemble des émissions consacrées par la télévision à Pascal depuis 1952… J’entrai. Et là, sur l’écran, me parlait l’homme que je n’avais jusqu’alors rencontré qu’en habit vert et épée au côté : le savant bienveillant de 1962 évoquait le génie absolu de 1662, comme s’il se fût agi d’un intime qui venait de mourir. Je dis « me parlait » parce que j’étais seul face à lui, comme lui était seul face à Pascal.

Confronté à ces deux géants, à cet amusant clin d’œil de la coïncidence, j’ai ressenti une intense humilité, dans tout ce qu’elle peut avoir de profond et de nourricier. Moi, j’allais m’asseoir là où ce grand monsieur s’était assis, même si la notion de fauteuil relève à l’académie plus de la notion idéale que de la réalité concrète…

La carrière de Jean Mesnard a été si souvent retracée, notamment dans le bel hommage rendu l’an passé par notre directrice, que je ne voudrais en souligner ici que quelques traits.

Normalien, agrégé de Lettres, docteur ès Lettres avec une thèse d’État intitulée Pascal et les Roannez, Jean Mesnard suit le parcours brillant d’un universitaire au sens plein du terme, dans les postes qu’il occupe à l’université, les conférences qu’il donne, dans les sociétés savantes qu’il anime ou préside (telles la Société des Amis de Port-Royal ou la Société d’Études du XVIIe siècle), dans les décorations qu’il reçoit ou dans les académies qui l’accueillent (Académie des Sciences morales et politiques, Académie de Bordeaux, Académie de Saintonge).

Pour accéder à Pascal, l’objet de la recherche de toute sa vie, Jean Mesnard dut souvent « se faire mathématicien, physicien, ingénieur, urbaniste, philosophe, historien de la littérature, critique littéraire et théologien, » comme dit Philippe Sellier. Il laisse notamment l’édition des Œuvres complètes de Pascal, hélas inachevée quoique monumentale, des centaines d’articles, le souvenir d’innombrables conférences et communications, d’un bout à l’autre de la planète. Beau symbole, il offre la dernière à Catane, au Centre de Recherches sur Pascal et le XVIIe s., qui lui doit beaucoup.

Au-delà de l’œuvre immense, c’est la démarche unique que je veux souligner. En vrai disciple de Pascal, pour qui rien ne pouvait être admis qui ne fût vérifié par l’expérience, il incarne cet idéal d’honnête homme aux savoirs multiples tirés de l’observation du détail.

La qualité humaine de Jean Mesnard ne le cédait en rien à son érudition. D’humeur toujours égale, chaleureux, humaniste, ce professeur sert sa patrie (il s’engage dans la Seconde Guerre mondiale à 23 ans), sa famille (il se marie l’année de l’agrégation et son épouse, normalienne comme lui, lui donnera cinq enfants), ses élèves, qu’il tance sans arrogance, flatte peu, mais soutient toujours. Il sert la science avec fidélité : ainsi est-il resté pendant soixante ans membre de la Société de Port-Royal.

Voilà bien des qualités réunies chez un seul homme ! Comment s’étonner dès lors que ses savants collègues, tous plus ou moins ses disciples, soient accourus du Japon, d’Italie et d’ailleurs pour fêter ses 90 ans dans le grand salon du rectorat de Paris et aient coulé dans le bronze leur admiration pour le maître : un beau disque de la Monnaie de Paris l’unissant à jamais au philosophe du XVIIe.

C’est cet érudit affable et modeste, si joliment évoqué sur son site par Nicole Bertin, que vous avez fréquenté avec bonheur depuis 1994. Né à Champagnac en 1921, il est demeuré, toute sa vie, attaché à cette province qui l’avait vu naître, parce que sa mère ne concevait pas de mettre au monde ailleurs qu’au pays natal. Il y revenait aussi souvent que possible, restaurant une maison où il comptait achever à l’ordinateur son grand œuvre. Il trouvait dans la campagne un sens véritable aux choses et pensait qu’il existe deux catégories d’hommes : ceux qui ont l’expérience concrète de la terre et les autres. Cette expérience, il l’avait vécue au cours de la guerre, alors que, les hommes ayant déserté le village, il lui avait fallu redevenir paysan. Sensible à l’harmonie en toute choses, c’était aussi un passionné de musique, membre par exemple du comité d’honneur du Festival de Saintes.

En m’offrant ce 12e siège, vous me faites, après celui que je viens d’évoquer, successeur de Maurice Hugot, qui découvrit Sagan en 1954 ; du grand philologue saintongeais Raymond Doussinet qui nous a laissé une véritable anthologie du parler de chez nous. Et surtout, du cher Robert Colle, qui a été la lumière de mes années-lycée ; celui qui, outre le goût de la préhistoire et la passion de la découverte, a éveillé en moi le bonheur de savoir, le plaisir de rêver et le désir de raconter.

Comment ne serais-je pas singulièrement ému de retrouver, en même temps que 24 collègues savants et bien vivants, ces ombres précieuses du passé ?

Être des vôtres est certes un honneur, mais c’est surtout et avant tout un enrichissement, car s’ouvrent de nouvelles possibilités d’action en faveur de tout ce qui me tient à cœur, de la mise en valeur de notre patrimoine à la qualité de l’écriture, de la promotion de l’inventivité à la quête du talent d’autrui.

Pour, peut-être – soyons fou ou orgueilleux – apporter une pierre, si humble soit-elle, à l’édifice immense de notre patrimoine de Saintonge. Mais je m’arrête là, car, comme l’a écrit le grand Pascal, si vous voulez qu’on croie du bien de vous, n’en dites point…

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