Réception de Jean-François Girard au 4e siège de l’Académie

Réception de Jean-François Girard au 4e siège de l’Académie

Discours de présentation par Jean-Louis Lucet

Jean-Louis Lucet Madame la Directrice de l’Académie de Saintonge,

Mesdames et Messieurs les académiciens,

Chers amis,

Ce n’est pas à chacune de ses séances publiques annuelles que notre académie peut s’enorgueillir de recevoir un nouveau membre. Aussi, la réunion de ce jour revêt-elle à nos yeux une importance spéciale, à plus d’un titre. L’accueil en notre compagnie de Jean-François Girard, médecin, homme de science et administrateur de haut vol, qui fût associé de près à la vie politique de notre pays, confère à cette Académie, déjà riche en talents divers et originaux, une dimension neuve et significative, soulignant, s’il en était besoin, l’universalisme de ses préoccupations.

Monsieur Girard n’est pas un « parachuté » dans notre région. S’il vit pour l’essentiel à Paris, où il conserve de multiples activités scientifiques et administratives, il a de solides attaches à La Rochelle et, ajouterais-je, une très fine connaissance du littoral saintongeais et de l’estuaire grâce à son goût pour la navigation.

Note nouvel académicien est né à Luçon en 1944, ville dont l’évêché fût, en son temps, illustré par le Cardinal de Richelieu. Comme l’avait fait son père, il embrasse la profession médicale. Il devient médecin hospitalier et professeur des universités en médecine interne. Pendant vingt cinq ans, il exerce des fonctions hospitalières, puis hospitalo-universitaires, à l’Hôpital Broussais et à l’Université Pierre et Marie Curie.
Ses recherches pointues (l’immuno-néphrologie) luis ont donné le goût des entreprises novatrices. S’étant fait remarqué par ses talents, il devient, en 1983, conseiller technique au cabinet de deux ministres successifs de l’Éducation Nationale, Monsieur Alain Savary, puis Monsieur Jean-Pierre Chevènement. À ce titre, il est plus particulièrement chargé, entre autres dossiers, de la réforme des études médicales.

En 1986, il est nommé Directeur général de la Santé, poste éminent qu’il occupera jusqu’en 1987. Au cours de ces onze années, marquées notamment par l’éclosion dramatique du SIDA et par la crise de la « vache folle » la notion de santé publique prend une dimension sans précédent et devient franchement « politique ». Monsieur Girard saisit bien l’ampleur de cette mutation et contribue largement à l’élaboration de mesures adaptées à cette nouvelle donne sanitaire.

Sachant que les épidémies ne connaissent pas de frontière, le Gouvernement le nomme, en même temps, représentant de la France auprès de l’Organisation Mondiale de la Santé, fonction qu’il occupera de 1986 à 2001. Il présidera même, en 1992-1993, le Conseil exécutif de cette grande organisation de la famille de Nations Unies. C’est dire l’ampleur exceptionnelle des compétences et de l’expérience acquise par notre nouvel académicien.
À partir de 1997, il poursuivra sa carrière proprement administrative comme conseiller d’État en service ordinaire, particulièrement affecté, comme il était naturel, à la section sociale, et ce jusqu’à ce qu’il obtienne l’honorariat en 2013. Il ne m’est pas possible, dans le cadre de cette allocution, de mentionner toutes les activités de Monsieur Girard. Je me bornerai à souligner qu’elles gravitent pour l’essentiel autour de la recherche scientifique (il a présidé l’Institut de recherche pour le Développement de 2001 à 2009 et le Pôle recherche et Enseignement Supérieur Sorbonne – Paris- Cité de 2010 – 2013), de l’action humanitaire (il a été administrateur de la Croix Rouge Française) de la coopération pour le développement (aussi bien sur le plan international que dans le domaine de la recherche agronomique et de la sécurité sanitaire des aliments).
Notre nouveau collègue me pardonnera mes omissions. Il appartient à nombre de sociétés savantes à vocation médicale, et, parmi ses écrits (notamment de savants rapports pour nos autorités), je me dois de signaler un ouvrage-clé : Quand la santé devient publique (Hachette 1998). Ce titre indique, à mon sens, le cœur des réflexions qui lui ont inspiré ses engagements et le domaine où sa pensée et son action ont pu, très utilement, servir les politiques publiques.
Votre parcours, cher nouvel académicien, est étincelant.
Champion de l’ouverture de la science sur la société, vous êtes parfaitement à l’aise à l’Université qui, dites-vous, est « un lien de culture et de civilisation » et occupe, à ce titre, une place centrale. Elle doit développer, insistez-vous, « une culture européenne et internationale, mais être accessible au plan local ».

Voilà pour la philosophie ! mais dira-t-on, et la Saintonge dans tout cela ? Qu’en faites-vous ? Vous avez, cher Jean-François Girard, déjà largement répondu à cette question en mentionnant la nécessaire présence, au plan local, de l’approche universitaire. Vous serez donc Académicien, très attentif aux travaux et recherches, multiples dans notre région (vous voyez que nous avons une définition très large de la Saintonge !), qui concernent la médecine, la science et la coopération. On dit que Bordeaux est « la porte de l’Afrique », mais La Rochelle est également, depuis des siècles, une porte largement ouverte sur l’Océan et donc sur les trésors culturels et humains qui nous viennent du grand large.

J’ai évoqué la mer. C’est sur cette note que je voudrais finir. Je vous cite encore « Grâce à mon grand-père paternel qui était marin-pêcheur, j’ai été en mer avant de savoir marcher. J’en ai garde une passion pour la mer qui ne s’est jamais assagie, même lorsqu’elle envahit comme tout récemment mes terres natales ».

Charles Baudelaire, dans un poème célèbre, écrivait : « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! » Vous chérissez effectivement, cher ami, la liberté du navigateur, mais l’élément marin est sans doute aussi pour vous la métaphore de l recherche incessante et de l’imagination créatrice ; j’ajouterai, vous avez un trop grand sens de l’équilibre pour l’oublier, du cap à tenir, du but à atteindre, du service à rendre à notre pays comme au monde.

Vous trouverez, j’en suis sûr, dans notre Compagnie, de hardis compagnons de voyage et une découverte de mille facettes de la culture, une et multiple comme la mer. « La Saintonge, avais-je écrit une fois, est plus qu’une région, c’est un message », un message d’amitié, riche de son héritage et de sa force créatrice, qu’elle s’attache, grâce notamment à notre institution, à faire généreusement rayonner.

C’est donc très chaleureusement, cher Jean-François Girard, que l’Académie de Saintonge vous accueille en son sein et vous souhaite la bienvenue.

Discours de réponse de Jean-François Girard

Jean-François Girard Mesdames, Messieurs, les membres de l’Académie de Saintonge, Mesdames, Messieurs, chers amis,

Plusieurs raisons me conduisent, chers Collègues, à vous exprimer ma plus vive reconnaissance pour votre accueil au sein de l’Académie de Saintonge. Tout d’abord, et pour la première fois de mon itinéraire, vous m’offrez de devenir membre d’une société. En effet, jusqu’à maintenant, peut-être par souci d’indépendance qui me paraissait indispensable à l’exercice de la haute fonction publique, je n’ai été membre d’une association, d’un club, d’un parti, d’une loge, d’une académie ou d’un ordre en dehors de celui des médecins mais cela est imposé par la loi. C’est dire l’importance que j’accorde à votre décision de m’accueillir.
La deuxième raison tient à votre investissement dans le territoire et la culture régionale. Issu de la province – je vais m’en expliquer – les hasards de la vie familiale m’ont conduit à Paris et, comme beaucoup, à y rester. Mais au terme de ce long détour parisien, le goût de la région qui associe l’humilité et la diversité, reprend le dessus.

Votre directrice a eu l’idée de confier à un diplomate, rompu à l’analyse des frontières, la tâche d’accueillir en votre compagnie un homme venu des confins de l’extrême nord de votre influence. Jean-Louis Lucet, après avoir représenté la France en Europe, en Afrique puis en Israël, fut ambassadeur auprès du Saint-Siège, justement connu pour la qualité de sa diplomatie. Réputé pour votre expérience, vous venez, cher collègue, de tenir à mon endroit des propos… incontestables car je ne suis pas en position de les contester !

Venons-en aux frontières. Sans avoir besoin de l’expliciter, l’Académie de Saintonge a, dès sa création, considéré la plus petite des provinces françaises, l’Aunis, comme un prolongement légitime de son territoire. Pour certains, cela n’allait pas de soi. Mais cette conception, consacrée par la République qui créa le département de la Charente Inférieure, ouvrait la porte de sa séduisante capitale, La Rochelle, et des trois îles baignées par les pertuis de Maumusson, d’Antioche,- et le dernier qui borde la côte Nord de l’île de Ré, le Pertuis Breton. Nous sommes bien à l’extrême Nord de la région, là où l’Aunis se dilue dans le Poitou. Ici les limites sont floues. La Sèvre niortaise n’a pas empêché les influences huguenotes d’infiltrer le sud de la Vendée, bien sûr plus vers Fontenay-le Comte que vers Luçon malgré l’ombre de Richelieu. J’y suis né. Une commune de l’Aunis, l’Île d’Elle, a été intégrée en 1793 au département de la Vendée. Le parc régional du Marais poitevin, récemment créé, réunit des communes des trois départements des Deux-Sèvres, de la Vendée et de la Charente-Maritime. Enfin, la baie de l’Aiguillon se partage entre les départements de la Charente maritime au Sud et de la Vendée au Nord mais garde son unité pour la culture des moules et la protection des oiseaux. Allez voir, du haut de l’église fortifiée d’Esnandes, ce pays qui ne vaut que par sa lumière. Vous y découvrirez comment les hommes ont contribué à conquérir le golfe des pictons et repoussé l’océan et vous comprendrez pourquoi celui-ci, de loin en loin, cherche à reprendre ses droits comme tout récemment en 2010 avec la terrible tempête Xynthia.

En acceptant de m’accueillir, Mesdames et Messieurs, chers Collègues, vous franchissez certes une frontière, mais vous le savez, les frontières n’ont plus de sens si vous gagnez l’océan. En mer le centre du monde est partout. Mon grand-père était marin pécheur. Grâce à lui, je suis allé en mer avant de savoir marcher et depuis, il n’est pas d’été au cours duquel l’océan ne m’a accueilli de Vigo en Espagne à Valentia en Irlande. Les bouées des pertuis me sont familières et, du phare de La Coubre à celui du Groin du Cou, à la sortie nord du Pertuis breton, il n’est pas d’anse qui ne me soit connue. De tous temps, bien avant Baudelaire, la mer a été une liberté. On pourrait en dire autant du ciel mais il a fallu attendre la fin du XIXe siècle et l’imagination de Clément Ader puis les frères Wright pour en mesurer l’étendue sans parler de la découverte de l’espace.

Parmi les praticiens de cet espace de liberté, le ciel, Jacques Dassié aura été un des plus originaux et j’ai le redoutable honneur de lui succéder au 4e fauteuil de votre Académie. Jacques Dassié est un aviateur mais un aviateur pas comme les autres. Car si les aviateurs, comme les marins, sont des funambules, Jacques Dassié a les pieds sur terre. Pardonnez-moi l’expression ! Il est archéologue aérien. Je perçois en lui la rigueur de l’ingénieur, la ténacité du chercheur et la chaleur humaine de l’homme. Faut-il rappeler qu’il avait relevé un sérieux défi en succédant au 4e fauteuil à deux écrivains connus de tous : René Guillot qui fit entrer Crin blanc et le Ballon rouge dans l’univers littéraire de notre enfance et Thomas Narcejac, auteur de romans policiers, rapidement indissociable du nom de Pierre Boileau. En siégeant de 1999 à ces derniers temps, Jacques Dassié a accentué l’ampleur du défi pour le nouvel arrivant. Je ne sais si je dois l’en remercier !

Après avoir évoqué la mer puis le ciel comme espace de liberté, je voudrais en évoquer un troisième, d’une toute autre nature, qui a baigné toute ma vie professionnelle, c’est celui de la connaissance et de ses relations avec l’action. Ma formation initiale de médecin devenu chercheur et universitaire m’a, d’emblée, imposé ce lien permanent entre le savoir et le faire, entre les livres et le soin. Par la suite, les différentes étapes de mon parcours, en apparence très diverses, m’ont toujours conduit à confronter les savoirs avec leurs applications que ce soit à la tête d’une grande direction ministérielle chargée de la politique de santé de ce pays ou au Conseil d’État qui a besoin de compétences dans le domaine de la santé ou encore à la présidence d’un organisme de recherche tout entier consacré aux pays du Sud de la planète et que l’on appelle les pays en développement.

Nul parmi vous ne contestera que les champs de la connaissance, par leur immensité, par leur diversité, par l’absence de toute limite de l’infiniment petit à l’infiniment grand, ne constituent un espace de liberté essentiel. Certains seront peut-être plus prudents devant la liaison entre la connaissance et l’action car l’histoire fourmille d’exemples malheureux de mauvais usages de la connaissance. Mais l’honnêteté commande de reconnaître que les exemples heureux d’applications de la connaissance l’emportent et de loin.

Cet équilibre relève-t-il de la sagesse, de l’éthique ou encore d’un usage raisonné de la liberté ? L’impatience me guette de vouloir partager ces questions avec vous. Je vous remercie.