Réception de Christine Sébert-Badois au 16e siège de l’Académie

Réception de Christine Sébert-Badois au 16e siège de l’Académie

Discours de présentation par Philippe Ravon

Philippe Ravon Christine Sébert-Badois rejoint aujourd’hui l’Académie de Saintonge. Sa présence nous a semblé naturelle tant sa vie et son destin sont liés à la Saintonge et tant son histoire familiale est associée par son père Jacques Badois à l’Académie, depuis bien longtemps.

Née en 1956 à Paris, Christine Sébert grandit en Ariège, elle fait ses études secondaires à Pamiers où son père, ingénieur, mène une brillante carrière dans la métallurgie au sein du Groupe Creusot-Loire. Après un Bac scientifique, Christine poursuit des études de langue à Toulouse et en Angleterre, couronnées par des diplômes de secrétariat de direction trilingue. Elle se marie en 1979 avec Philippe Sébert, photographe d’objets d’art. Une lignée de Sébert-Badois voit le jour au fil du temps avec trois filles et six petits-enfants. Parallèlement à une vie professionnelle parisienne et à une passion tenace pour les montagnes d’Ariège, Christine Sébert épaule son père dans la gestion et l’administration du domaine de La Roche Courbon dès 1975 ainsi que dans celle de la Route Historique des Trésors de Saintonge.

Bien que sa vie et sa personnalité soient riches, il faut, pour parler de Christine, évoquer de grands personnages et un site auquel elle est liée depuis sa naissance. Ce lieu, c’est La Roche Courbon où elle passait une grande partie de ses vacances ; sa famille et ce château ont un destin commun depuis 1920. Lorsque Paul Chénereau, son grand-père, répond à l’appel de Pierre Loti qui implore « que l’on sauve de la mort une forêt avec son château féodal campé au milieu », pouvait-il imaginer que la vie de sa famille se trouverait modifiée à ce point ?

Le château avait perdu son jardin à la française et Paul Chénereau s’attelle à ce premier chantier dès 1928 avec l’aide de l’architecte paysagiste bordelais Ferdinand Duprat ; il fait installer une majestueuse cascade en pierres pour structurer les jardins, crée des perspectives, des statues des plus grands artistes du XVIIe s. viennent orner les allées et border les miroirs d’eau reliés au Bruant pour redonner à ce monument historique un cadre à sa mesure. Paul Chénereau engage sa fortune pour lancer d’importants travaux à l’intérieur du château qu’il décore avec un goût sûr et visionnaire, entouré des meilleurs spécialistes, afin de respecter scrupuleusement l’esprit du lieu ; des visites sont organisées dès 1946 puis, sous l’égide des acteurs de la Comédie-Française, sont créées depuis 1960 d’inoubliables soirées « son et lumière ».

En 1967, c’est à sa fille Marie-Jeanne et son mari Jacques Badois que revient la responsabilité de poursuivre l’œuvre engagée. Pour continuer à faire vivre ce patrimoine et relever de nouveaux défis, il leur faut trouver quotidiennement, en eux-mêmes et en ce lieu, des forces inspirantes. Il semble que la devise des marquis de Courbon, FIDE-FIDELITATE-FORTITUDINE inscrite sur une cheminée du château, ait été écrite pour eux : foi, fidélité, courage ; ils n’en ont jamais manqué.

L’agriculture n’offrant plus les revenus nécessaires, il faut développer les activités liées au tourisme : les visites se structurent, le château offre de nombreuses activités artistiques. En 1968, des concerts de musique d’avant-garde y sont donnés, organisés par le festival de Royan, avec Olivier Messiaen, Iannis Xenakis et bien d’autres ; les premières années du Festival de Saintes offrent des moments uniques avec la redécouverte de la musique baroque aux côtés d’Alain Pacquier, Jordy Saval, Jean-Claude Malgoire, Jean-Claude Casadesus. Le château s’ouvre à son époque et Christine participe à tous ces événements, se forgeant ainsi une culture faite d’expériences et de rencontres.

Mais la réalité ne permet pas de rêver longtemps, les voûtes s’affaissent et menacent de s’écrouler, les toitures et charpentes doivent impérativement être restaurées ; un incendie détruit un bâtiment de 750 m². Une partie des magnifiques jardins à la française est inexorablement engloutie par les marais. Jacques Badois imagine pour les sauver une reconstruction sur pilotis, lançant un chantier commencé il y 25 ans. Puis la tempête Martin survient le 27 décembre 1999, dévastant la forêt et rendant impossible l’accès au château. Toutes ces épreuves semblent vécues par Jacques Badois comme autant de défis qu’il avait appris à relever dans ses années de scoutisme ; il est toujours resté fidèle au poème de Kipling «  If  » dont il aimait rappeler les vers : « si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir… »

La Roche Courbon devient au fil du temps un lieu vivant d’élaboration et de mise en pratique des valeurs d’une famille. Ces aventures sont constitutives de la personnalité de Christine Sébert et lorsqu’elle doit reprendre, au décès de ses parents, l’entière responsabilité du lieu, elle y travaille avec son mari depuis longtemps déjà et cela, malgré leur activité professionnelle à Paris. Elle se trouve dès lors à la tête d’une entreprise qu’elle connaît bien, mais elle doit trouver des subventions, équilibrer les budgets, faire des arbitrages parfois difficiles entre une restauration plutôt qu’une autre, bref la « vie de château » au XXIe s.

Christine Sébert veut donner ce qu’elle a reçu et partager ce qu’elle a appris de cette pratique quotidienne d’un monument historique. C’est ainsi qu’elle rejoint plusieurs organismes et associations liés au patrimoine : en 2002, administratrice puis une des vice-présidentes de la Demeure Historique (Association nationale de propriétaires gestionnaires de monuments historiques privés) ; en 2014, présidente de la Route Historique des Trésors de Saintonge (qui regroupe 29 adhérents de monuments publics et privés des Charentes) ; en 2015, élue à Charentes-Tourisme (Comité du Tourisme des départements de Charente et Charente-Maritime). Et depuis 2015, elle siège au Comité Leader de Charente-Maritime (gestion locale des fonds européens avec les collectivités locales – section patrimoine).

Christine Sébert donne sans compter son temps et son énergie à La Roche Courbon et à la région en offrant aux visiteurs des moments uniques comme les « sites en scène » qui depuis 25 ans et grâce au département de Charente-Maritime, font vivre le château sous le regard d’un metteur en scène. Le lieu accueille quotidiennement des réunions de sociétés savantes, des mariages, des événements allant de la course nature et des jeux anciens en bois à l’ Escapegame , sans oublier le musée de la préhistoire et ses riches collections, créé en 1949 et restructuré en 2016 par Yves Olivet et son équipe de bénévoles.

Jacques Badois, le père de Christine, disait : « les hommes sont semblables aux voyageurs d’un train. Ils passent tandis que le paysage reste, imperturbable. Je passerai, tandis que La Roche Courbon restera. » Avec son épouse, ils étaient tellement liés à La Roche Courbon que la transmission d’une telle aventure personnelle pouvait sembler difficile, les temps ayant changé ; mais ce passage délicat est réussi car, avant tout, ils ont transmis un patrimoine moral et spirituel, ce château n’étant que le vecteur de leurs idéaux. Les valeurs de cette famille qui a élaboré une véritable science de la mémoire et de la transmission sont aussi celles de l’Académie et c’est avec un grand plaisir que nous confions à Christine Sébert ce 16e siège occupé autrefois par Jacques Badois.

Discours de réponse de Christine Sébert-Badois

Christine Sébert-Badois Après la joie de l’annonce de cette nomination au 16e siège de votre docte Académie, je vous remercie de l’honneur qui m’est fait aujourd’hui de succéder à Madame Odile Pradem-Faure, directrice de la célèbre Association de l’Abbaye aux Dames de Saintes qui a demandé l’honorariat, puis à Jacques Badois, mon Père, qui l’a occupé de 1993 à 2008. Ingénieur, ayant fait toute sa carrière en Ariège où j’ai vécu mon enfance, il a su, par ses qualités de travailleur opiniâtre, mener de front la direction d’une usine de transformation de l’acier de 1 500 ouvriers et la sauvegarde et la mise en valeur touristique et artistique du château de La Roche Courbon dès que son beau-père, Paul Chénereau, l’a appelé à l’aide.

Ni de par ma naissance ou mon enfance, vous l’aurez compris, je ne suis Saintongeaise. Je le suis d’adoption et de cœur. La beauté des lumières et des paysages et l’intérêt culturel et patrimonial de cet héritage que j’ai reçu ne peuvent laisser indifférent et vous attachent inexorablement. De plus, les cagouillards sont accueillants ! Mon Père était aussi un homme pragmatique : il m’a ainsi appris la gestion patrimoniale par les pieds. Je ne compte plus les allées et venues et les rendez-vous auxquels j’ai participés ou préparés avec lui pour monter un dossier de restauration d’une tour ou d’un mur, d’un plan simple de gestion de la forêt ou du jardin classé. Il exploitait toutes les occasions pour distiller un peu de son apprentissage : elles furent foisonnantes et variées sur un tel lieu. Nous pratiquions la course de relais en famille, c’est une bonne école ! Fille unique, avais-je le choix ?

Être propriétaire gestionnaire d’un lieu comme La Roche Courbon, c’est accepter de prendre une responsabilité demandant des aptitudes diverses, allant de la maladie de la pierre à la gestion d’une forêt en passant par la direction d’une TPE et donc d’une équipe. Nous n’avons pas été formés pour ces tâches ; il n’existe pas d’école encore en France. Le tourisme et donc le patrimoine bâti ouvert, aussi bien public que privé, apportent pourtant une contribution non négligeable au PIB de notre pays… Il est nécessaire également de construire et alimenter un contact permanent avec les pouvoirs publics, d’élaborer des dossiers de subventions pour les restaurations majeures et l’entretien des bâtiments, puis de coordonner les services de la Direction Régionale des Affaires culturelles, des sports et cultures du département, les architectes du patrimoine et les artisans spécialisés.

C’est d’une part recevoir des artistes ou des spécialistes qui souhaitent partager avec nous leurs savoirs en s’exprimant sur ces lieux qui résonnent à leurs cœurs et à leurs talents et leur donnent envie d’aller plus loin ou de partager un bout de chemin avec nous et, d’autre part, assurer le rayonnement culturel du monument en le partageant avec le plus grand nombre en s’évertuant de faire ressentir à chacun qu’il est le premier à découvrir La Roche Courbon et que sa démarche procède de l’unique et de l’essentiel ! Le beau à la portée du plus grand nombre, à l’image du Cabinet de Curiosités. Celui-ci permettait différents niveaux de lecture en fonction de ce que l’on savait et pouvait comprendre et de ce que l’on voulait transmettre ou partager (celui de notre Salle de Peintures à la Roche Courbon en est un vivant exemple).

Il m’est apparu plus récemment intéressant de prendre des responsabilités sur le plan national, acceptant d’être administrateur puis une des vice-présidentes de la Demeure Historique, cette association qui a pour but de défendre le patrimoine bâti privé dans toutes ses diversités et ramifications. Sur le plan local, j’ai pris la suite de la présidence de la Route Historique des Trésors de Saintonge et d’Aunis qui a cette particularité de regrouper, en 2019, vingt-neuf sites patrimoniaux publics ou privés. C’est une chance d’allier terre et mer avec cette belle colonne vertébrale qu’est la Charente.

Mais je voulais aussi vous confier en quoi je suis personnellement attachée à votre Académie qui m’accueille. Dès que j’ai été en âge de lire et de tenter de comprendre, mes vacances à Saint-Porchaire ont raisonné des noms de certains académiciens, amis de mon grand-père, Paul Chénereau, qui a sauvé La Roche Courbon en 1920 pour rester fidèle à la promesse qu’il avait faite à son ami rochefortais Julien Viaud, dont le fils Samuel a eu la primeur d’occuper ce 16e siège. Je pense à Odette Commandon, notre « Jhavasse » et sa chienne Cassotte avec qui je jouais, enfant, lorsque nous étions reçus avec mes parents, le chanoine Tonnellier et ses livrets sur les églises romanes que je trouvais sur le bureau de mon grand-père, Jacques Texier qui avait restauré le château de Dampierre-sur-Boutonne et qui fut à l’initiative avec mon Père et d’autres de la Route Historique ; Pierre Geay qui a contribué à la recherche et mise en présentation des collections du Musée de Préhistoire de La Roche Courbon et dont le Musée de Saintes avec ses petits personnages façonnés de mie de pain m’ont fait imaginer, comme à tant d’autres, ce que pouvait être la vie des premiers hommes. Je pourrais aussi évoquer le chanoine Salün qui a concélébré notre mariage à Philippe et moi-même et aussi Jean-Claude Dubois, ami de mes parents, qui m’a enchantée par la lecture de ses poèmes.

Plus récemment, François Julien-Labruyère pour le Croît Vif et le Festival de musique ancienne de Saintes dont certains concerts ont eu lieu dans le Petit Théâtre à La Roche Courbon et Alain Quella-Villéger pour Loti dont il nous a fait découvrir les talents de photographe. Il est notre référent dans ce domaine et nous a permis d’initier, il y a quelques années, avec l’Association des amis du domaine, une intéressante exposition.

C’est tout naturellement que nous est apparu l’évidence à mon mari et à moi-même de proposer un prix Jacques et Marie-Jeanne Badois pour honorer leurs mémoires. Cela nous a permis, depuis maintenant huit ans, d’avoir la chance de rencontrer des initiateurs de sauvetage du patrimoine bâti local tous plus captivants et inventifs les uns que les autres. Peut-être est-ce cela aussi le rayonnement de l’Académie de Saintonge et je me dois de vous en remercier.
J’espère humblement y apporter ma pierre en souhaitant que les années futures voient les nouvelles générations s’intéresser à la vie et surtout au rayonnement de ces lieux dans lesquels chacun peut prendre conscience de son histoire et se demander comment il peut advenir tout en observant pour, éventuellement, imaginer son futur métier.

Je ne terminerais pas sans dire que si le patrimoine est l’école de l’humilité il est aussi constitutif de ceux qui le construisent, le restaurent et l’animent. Je tiens donc à dédier ces quelques mots à mon mari qui m’accompagne avec beaucoup de générosité et d’inventivité sur nos projets, à mes enfants qui apportent le sang neuf et les idées de la nouvelle génération et à l’équipe qui travaille avec nous en aidant et nous soutenant par son enthousiasme et sa fidélité.