Réception de Jean-Louis Lucet

Réception de Jean-Louis Lucet

lucet21ème siège, second titulaire.

Ancien ambassadeur de France au Sénégal, en Israël, en Italie, et auprès du Saint-Siège, vice-président du Secours catholique / Caritas France, membre du conseil d’administration de la Villa Medicis à Rome et de l’Œuvre d’Orient à Jérusalem, gendre de Pierre-Henri Simon dont, avec sa femme Jacotte, il sert l’œuvre à travers expositions, colloques, conférences et présentations d’ouvrages.

 

 

 

Julien-Labruyere-Lucet-wRéception de Jean-Louis Lucet par François Julien Labruyère

Il est une question que l’Académie de Saintonge ne se pose quasiment jamais : celle de savoir comment on devient saintongeais. Question pourtant à la mode depuis que le concept d’identité gouverne les esprits au-delà même de l’action culturelle, puisqu’il déborde maintenant – avec toute l’ambiguïté qui lui est attachée – jusque dans le champ des idées politiques. Il suffit de consulter la liste des académiciens de Saintonge pour comprendre pourquoi cette question n’est que rarement débattue.

Sur les soixante-seize académiciens qu’elle comporte depuis ses débuts, quinze ne sont pas de naissance ou d’origine saintongeaise et, parmi ceux-ci, cinq seulement n’y ont pas fait carrière et trois de ces derniers ne s’y sont même jamais installés. Autrement dit, ce que les Allemands appellent le « droit du sang » domine largement le recrutement de l’Académie de Saintonge, le « droit du sol » cher la tradition française n’y représentant qu’un petit 20%, pourcentage qui n’a fait que diminuer avec le temps, puisqu’il était de 30% en 1959, date à laquelle notre compagnie prend véritablement son envol grâce à sa fusion avec le jury du prix de Saintonge.
Le seul académicien à s’être officiellement posé la question du caractère saintongeais des membres de l’Académie est Roger Bonniot lorsqu’il en modifia les statuts en 1971. À l’évidence, il ne s’agit pas d’un hasard : les nouveaux statuts, plus ouverts pour notre compagnie en termes de droit du sol, ont été adoptés sous l’impulsion d’un académicien d’origine savoyarde qui avait terminé sa carrière de professeur d’histoire au lycée de Saint-Jean-d’Angély. La récente exposition Courbet, joliment organisée par le musée de l’Échevinage, doit beaucoup à son ouvrage de référence sur Courbet en Saintonge, on peut seulement regretter que nulle part il n’y est fait mention de l’appartenance de Roger Bonniot à l’Académie de Saintonge à laquelle il contribua si fortement et à laquelle il était si attaché.
Cette petite introduction vous est destinée, mon cher Jean-Louis Lucet, car vous êtes aussi un Saintongeais atypique ; vous êtes en effet d’origine bretonne par votre mère et normande par votre père, devenu saintongeais par votre mariage et l’adoption que vous avez faite du village de votre belle-famille, Saint-Fort-sur-Gironde. « C’est en rachetant une vieille propriété de famille à une tante de ma femme que je me suis senti intégré à la Saintonge », m’avez-vous dit quand je vous ai parlé pour la première fois de notre Académie. Puis vous avez ajouté : « C’était en 1968, mais déjà depuis mon mariage, je n’y manquais jamais un été. » Enfin, avec cette retenue qui vous caractérise et rend votre contact si agréable, si engageant, je dirais même si séduisant, car la discrétion est une vertu bien peu pratiquée, vous avez terminé votre réponse en insistant sur le fait que vous n’étiez qu’une pièce rapportée par rapport à la Saintonge.

Lucet-Mme-01Pièce rapportée, certes… Mais n’est-ce pas déjà faire partie d’une famille que d’en être une pièce rapportée ? C’est en tout cas comme cela que vous le vivez. En 1956, à Saint-Fort-sur-Gironde, vous avez épousé Jacotte Simon ; Jacotte, la fille aînée de Pierre-Henri Simon, qui fut directeur de notre Académie de 1967 à sa mort en 1972, et qui en demeure la figure tutélaire, parce que la part la plus sensible de son œuvre, celle de ses romans où il livre sa personnalité, lui aussi avec pudeur, concerne presque exclusivement le pays saintongeais. Permettez-moi de rappeler une seule phrase de lui qui le caractérise au plus profond. Ce sont ses derniers mots de directeur de l’Académie de Saintonge, prononcés à l’abbaye aux Dames de Saintes, quelques semaines avant sa mort : « La Saintonge est l’endroit où, mieux qu’ailleurs, je fixe mes souvenirs et mes songes. » Sans que vous ne me l’ayez jamais dit, je sais que cette petite phrase si chargée d’émotion vous convient parfaitement.
L’attachement que vous manifestez pour la Saintonge ne pouvait que se nourrir du contact avec votre beau-père. Grâce à lui, grâce aussi à Jacotte qui est une fervente de son clocher, au sens où chaque village possède en lui une part d’universel, vous vous êtes vite senti en connivence avec ce pays. Peut-être parce qu’il s’agit d’un pays modéré, tranquille, qui se marie bien avec votre caractère pondéré. Savez-vous ce que dit de vous votre fils Christophe, une des meilleures plumes du journal Sud-Ouest : « Ce n’est nullement lui faire injure que de mentionner la lenteur proverbiale des « cagouillards » et de constater que sur ce point, mon père s’est parfaitement accordé avec son pays d’adoption : il prend son temps, et ce pays s’y prête. »
Pour préparer ce discours de réception, je vous avais demandé quelques renseignements sur vous et, votre discrétion aidant, vous m’avez envoyé un simple curriculum vitae. Tout y est, bien sûr : vos études brillantes, votre carrière brillante, votre retraite brillante… Et j’aurais pu me contenter d’en reprendre tels quels les paragraphes : vous avez été un diplomate de renom alternant les directions au Quai d’Orsay et les ambassades les plus prestigieuses puisqu’on vous voit successivement secrétaire à Washington et à Londres, conseiller au Caire et à Rome, chargé d’affaires à Téhéran, ambassadeur à Dakar et à Tel-Aviv pour terminer ambassadeur de France à Rome, d’abord auprès du Quirinal, puis auprès du Vatican. Une fois à la retraite, vous avez, dites-vous, « quelques petites occupations diverses » parmi lesquelles je retiendrais seulement la vice-présidence du Secours catholique dont vous êtes le responsable des affaires internationales et, à ce titre, amené à siéger à de nombreux conseils d’administration, notamment celui de l’Œuvre d’Orient (et je peux témoigner du fait que vous avez préféré être aujourd’hui des nôtres plutôt que d’assister à son conseil à Jérusalem !).
Jean-Louis Lucet, vous êtes le premier énarque à entrer à l’Académie de Saintonge. Comme chacun sait, toute bonne réception académique possède sa part de bizuthage. Et l’ENA pourrait se montrer fertile en la matière : ne dit-on pas qu’un énarque est quelqu’un qui sait tout mais rien d’autre, ou que son vade-mecum se résume à « thèse, antithèse, foutaise » ! Vous ne me verrez pas épiloguer là-dessus car rien n’est plus opposé à cette image de l’ENA que votre façon d’être, celle d’un homme de culture, sans clichés faciles et sans a priori. D’ailleurs, dans votre curriculum vitæ, vous citez l’ENA en un tiers de ligne alors que vous vous attardez à détailler vos années de lycée chez les jésuites de Beyrouth et chez les oratoriens de Pontoise, puis votre hypokhâgne à Henri IV. Et en fin de page, vous n’oubliez pas de mentionner qu’en classe de seconde, vous avez eu Georges Dumézil comme professeur de latin-grec. C’est dire l’émerveillement qui vous en reste et qui marqua votre horizon intellectuel : avec Dumézil, vous découvrez les mythes et les civilisations anciennes, plus tard et de façon encore plus ancrée, avec Pierre-Henri Simon, vous imprégnez votre action, votre morale personnelle, en fait votre vie entière, d’un humanisme chrétien ouvert sur le monde. Vos deux maîtres, celui de votre adolescence et celui de votre âge adulte, celui de votre lycée et celui de votre famille, vous ont montré votre chemin, un chemin où souffle l’esprit, un chemin fait de compréhension du monde, dans toutes ses nuances et même ses discordances, un chemin fait aussi d’intérêt, d’attention et de sympathie aux autres.

Lucet-ApameeLe grand diplomate est celui qui bien sûr représente intelligemment son pays, il est aussi, et peut-être surtout, celui qui comprend le lieu dans lequel il se trouve. Il suffit de vous entendre parler des nombreuses villes dans lesquelles vous avez été en poste puis, à la façon d’un contrepoint, de ce village unique de Saint-Fort-sur-Gironde dans lequel vous retournez chaque été, pour comprendre à quel point votre personnalité s’est enrichie du contraste. Dans les colloques internationaux auxquels vous participez, rien ne vous échappe des complications du monde, notamment des conflits du Proche-Orient dont vous êtes devenu un spécialiste ; dans cette Saintonge que vous avez adoptée et qui vous a adopté, rien ne vous échappe de ses valeurs les plus ancrées. L’œuvre de votre beau-père en est devenue une initiation exigeante et le magnifique avant-propos que vous venez de consacrer à la réédition de son grand cycle romanesque, Figures à Cordouan, en est la parfaite illustration. Vous y évoquez Pierre-Henri Simon, « qui, par sa sympathie avec l’autre, témoigne de l’éminente dignité de la personne humaine ». Personnellement, je trouve que cette définition vous va fort bien ; elle correspond à vos qualités d’intelligence et de règle de vie : l’ouverture d’esprit, la culture en toutes choses et le respect d’autrui grâce à une rare élégance de la discrétion.
Jean-Louis Lucet, en mon nom propre et au nom de tous mes collègues, je tiens à vous dire que l’Académie de Saintonge est fière d’accueillir son premier ambassadeur de France et qu’elle est surtout heureuse d’ouvrir sa famille à sa première pièce rapportée. Bienvenue en son sein.
Pierre-Henry Simon et la Saintonge par Jean-Louis Lucet

Mesdames, Messieurs et chers amis, tout en mesurant l’honneur que vous me faites en m’admettant dans votre Compagnie, c’est un sentiment de joie mais aussi, l’avouerais-je, de confusion qui me saisit. Une phrase de Rivarol, en effet, me vient à l’esprit : c’est un terrible avantage de n’avoir rien fait, mais il ne faut pas en abuser. Je tâcherai donc, en me montrant aussi assidu que possible à vos travaux, de ne pas abuser du privilège que me confère une très modeste participation au rayonnement de la Saintonge, ni non plus d’abuser de votre patience.
Dans les quelques instants qui me sont alloués, je voudrais esquisser l’itinéraire saintongeais d’un grand écrivain et penseur chrétien, Pierre-Henri Simon. Avec au premier chef mon épouse, il a contribué à faire connaître et aimer cette province au parisien que je suis. La Saintonge a nourri ses écrits, occupé son coeur et servi de support et d’inspiratrice à ses créations les plus tendues vers l’universel. Dans la phase de purgatoire que traverse encore maintenant son oeuvre, il est heureux que les éditions du Croît Vif permettent à sa grande voix, si nécessaire à notre temps, de retentir à nouveau.

Maison-Saint-Fort-7643Si vos pas vous portent à Saint-Fort-sur-Gironde, vous ne pouvez manquer une place de belle dimension dont une vaste maison bourgeoise de la fin du XIX e siècle occupe tout le fond. C’était la maison de Pierre Henri Simon et la place porte son nom. On peut y lire l’inscription : Pierre-Henri Simon, écrivain Saint-Fortais, membre de l’Académie de Saintonge, membre de l’Académie Française. Il eut aimé l’ordre de cette titulature, tant il était attaché à Saint-Fort, où il est né, et à la petite pièce orientée vers le Sud, tout en haut de la maison – son « pigeonnier » disait-il – où il rédigea une grande partie de son oeuvre, loin des modes parisiennes qui lui ont toujours inspiré une certaine réticence. Lui qui, en 1915, à l’âge de 12 ans, écrivait à son père une lettre qu’il signait  » Henri Simon, de l’Académie Française », révélait certes une ambition précoce et un sens prémonitoire ; mais l’écrivain, au faîte de sa gloire, réservait dans son coeur une place particulière à la « petite Académie »dont il fut, avec le chanoine Paul Tonnellier, membre fondateur et devant laquelle il prononça, lors de la séance du 27 août 1972, sa toute dernière allocution.
Je reviens à la grande maison de Saint-Fort. Elle joua un rôle essentiel dans l’oeuvre de notre auteur, tant sur le plan narratif que symbolique. Dans Les Raisins Verts, compte tenu bien sûr de la transposition romanesque, c’est la propriété de campagne de Gilbert d’Aurignac, « Les Cormiers », proche de Royan. C’est surtout la maison de M. Emery à Corme-Royal et peut-être Plaque-Place-P-H-Simon-7637aussi la Brizarderie, située sur la colline, entre Saint-Fort et Floirac, où l’écrivain aimait porter ses pas méditatifs. La maison est l’espace relativement clos qui permet l’accueil des proches comme des amis ; un lieu d’affections et de froissements, où se façonnent les âmes et dont le poète et le romancier tirent leur miel. Été après été, obstinément, Pierre-Henri Simon revenait à cette grande maison et y recevait les siens. Il faut dire que c’était la maison de sa mère et que cette femme très cultivée, à la forte personnalité, contribua à modeler le coeur et l’esprit de son fils, encore plus profondément peut-être que le grand-père pharmacien et humaniste que l’écrivain évoque avec tant de reconnaissance et de tendresse au début de son magnifique essai autobiographique intitulé Ce que je crois. Car la maison, liée aussi à la personne de son épouse Geneviève, est un symbole maternel fort dont la puissance bénéfique se fond en celle de la Saintonge toute entière, province elle aussi maternelle. Dans l’oeuvre de Pierre-Henri Simon, la Saintonge évoque en effet un lieu d’accueil et de bonheur possible, un refuge sans doute, mais non dépourvu d’ambiguïté, car c’est aussi l’espace où surgissent et s’affrontent les passions, où s’insinuent l’inquiétude et le doute, où se construisent, à l’épreuve de la vie, le sens de la responsabilité et l’aspiration à la justice, un lien de bonheur, mais où se livre un combat spirituel, « plus rude, disait Rimbaud, que les batailles d’homme. »
Je ne reviendrai pas sur l’analyse si pertinente par laquelle François Julien-Labruyère, dans sa conférence du mois de juillet 2003, prononcée dans le cadre des manifestations organisées pour le centenaire de la naissance de l’écrivain, a mis en lumière la forte imprégnation saintongeaise dans la personnalité et l’oeuvre de Pierre-Henri Simon. Ce conditionnement est indéniable et se traduit par un profond besoin d’enracinement. Dans l’admirable conférence prononcée en 1943, dans un « oflag », devant ses camarades de captivité, Pierre-Henri Simon brosse un portrait nuancé et fort de lui-même et de sa terre natale, toute de mesure, d’équilibre, de scepticisme mais aussi de recherche inquiète d’une harmonie. Il y exprime surtout une poignante nostalgie des visages et des paysages aimés, avivée par les souffrances et les frustrations de la captivité. Dans la ferveur d’un amour provisoirement contrarié, il décrit avec lyrisme les délices de la gastronomie saintongeaise, lui qui était la sobriété même. Il livre avec précision et délectation des impressions de chasse à la palombe, lui qui fut toujours un piètre Nemrod. Il évoque surtout les promenades dans les vignes et les bois et sur les coteaux d’où l’on admire  » la grande écharpe bleue de l’estuaire », le miroitement du soleil sur la mer, la splendeur des soirs et la douce lumière propre à la Saintonge. Il n’oublie pas d’évoquer les fastes de l’art roman saintongeais, dont le mysticisme très incarné offre l’une des clés de sa vision du monde. Il parsème son texte de poèmes où il trouve, admet-il, « l’une des plus efficaces consolations ». Son recueil Recours au Poème, chants du captif offre un splendide bouquet d’images saintongeaises, mais aussi une rêverie méditative teintée de mélancolie qui n’est pas sans rappeler l’univers, très saintongeais lui aussi, d’un Eugène Fromentin.

henri-simonSi la pensée et l’oeuvre de Pierre-Henri Simon puisent profondément dans la terre de son enfance, elles ne se réduisent pas à je ne sais quel déterminisme saintongeais, qui rappellerait par trop le positivisme matérialiste et quelque peu réactionnaire du vieil Hippolyte Taine. Très tôt, et douloureusement (dès l’école primaire en fait), cet enfant de Barrès s’est heurté à la France de Combes et de Jaurès. Le choc fut salutaire, car il permit au jeune Simon d’approfondir le sens de son héritage chrétien et, au contact de ses camarades de Louis le Grand et de l’École Normale, d’opérer, par l’intercession de certains penseurs et écrivains, dont Charles Péguy, une féconde synthèse entre l’humanisme laïque et un universalisme chrétien revisité. Cet itinéraire intellectuel et moral a été magistralement évoqué, par Jean Mesnard, lors de la séance de notre Académie, le 5 octobre 2003. Je me bornerai, pour ma part, à citer un propos qu’adressa à notre auteur le philosophe personnaliste Emmanuel Mounier, qui fut son ami : « Simon, je t’aime surtout dans tes colères. » On voit que Pierre-Henri Simon, emporté par sa passion de la justice et du bien public, pouvait se révéler parfois sous un jour assez peu conforme au portrait conventionnel que l’on dresse du saintongeais.
M’en tenant au registre de la littérature, je voudrais souligner que Pierre-Henri Simon a toujours récusé l’étiquette d’écrivain régionaliste. Sa Saintonge ne s’apparente nullement à (disons) l’Auvergne d’un Henri Pourrat. Elle ne s’apparente pas non plus, sauf par quelques traits, à celle d’un Pierre Loti ou d’un Jacques Chardonne, écrivains qui ont su pourtant transcender le cadre régionaliste. Il appréciait Loti, ce génie mineur et agreste, ainsi qu’il le qualifiait dans sa conférence de captivité, et le créditait d’avoir su évoquer avec simplicité les sentiments les plus communs de l’humanité ainsi que les multiples splendeurs de la nature. Mais le sensualisme de Loti ne pouvait s’accorder à l’approche intellectualiste et au volontarisme moral de Pierre-Henri Simon : « C’est un fait, écrit-il dans Les Raisins Verts, par la voix de son héros Gilbert d’Aurignac, que je préfère le réfléchi au naïf, la culture à la nature, et l’affectif ne me concerne que réfracté par l’intellectuel. » Pierre-Henri Simon se retrouvait sans doute mieux dans les sentiments de bonheur, un peu contemplatif, qu’exprime Jacques Chardonne en divers passages de ses écrits, Le Bonheur de Barbezieux notamment. Comme Chardonne également – celui des Destinées sentimentales- il sort du cadre du roman d’analyse psychologique et morale pour inscrire ses personnages dans un destin social et historique. Mais il ne pouvait se satisfaire d’une attitude de notable conservateur qui consent à la tradition en la nimbant de sagesse. En quête d’un bonheur vrai, le romancier Pierre-Henri Simon est conduit, par les exigences de sa conscience, à porter un tout autre regard sur la Saintonge. Il ne s’agit plus de l’idéaliser, ni de la réduire à sa dimension affective, mais d’en faire le théâtre, circonscrit mais universel, d’un drame historique et spirituel, où se mêlent les lumières et les ombres, d’où surgissent des accents moraux et prophétiques qui, de manière plus discursive sans doute, rappellent ceux de Camus et de Malraux, mais aussi, en moins pessimistes, ceux de Bernanos et de Mauriac.
Les grandes oeuvres romanesques de la maturité et des dernières années – à savoir Elsinfor et la trilogie Figures à Cordouan – illustrent avec éclat cette évolution. A travers le destin d’une famille et le prisme saintongeais, Elsinfor évoque la décomposition morale d’une certaine bourgeoisie, processus qui conduira aux compromissions de Vichy, mais également au sursaut de la Résistance. L’ambition du romancier va cependant plus loin. A l’exemple de Roger Martin du Gard, dont il admirait Les Thibault, il entreprend un cycle romanesque, une trilogie qui, sous le titre de Figures à Cordouan, illustre, dans un cadre presque strictement saintongeais et par le truchement de personnages qui circulent d’un roman à l’autre, les aspects divers de la quête d’un bonheur fondé sur le roc de l’esprit et non pas sur les attraits de l’illusion. Laurent Seudre – l’anti-héros du Somnambule- échoue lamentablement dans sa quête. Dans Histoire d’un Bonheur, Noël Dussert, maire de la ville de Cordouan, réussit sa vie grâce au mariage, à l’amitié, à l’engagement et finalement au sacrifice volontairement consenti. Le personnage central de La Sagesse du Soir, l’estimable Arthur Emery, parvient enfin à un bonheur apaisé par l’acceptation des autres et l’ouverture au mystère. Dans les trois romans affleure la présence discrète d’un souffle divin. Or la profonde unité qui les relie avait pu échapper aux lecteurs lors de leur parution, entre 1960 et 1970. La nouvelle édition, en un volume unique, révèle une oeuvre aussi structurée qu’une église romane de Saintonge, moins élancée et mystique qu’une cathédrale gothique, mais sans doute plus terrienne et plus proche de notre comédie humaine. A la fin de La Sagesse du Soir, l’intense dialogue au bord de la mer, à l’ombre tutélaire de l’église de Talmont, entre l’écrivain Saint-Fort, le poète nihiliste Simplice et le sage M. Emery constitue sans doute l’une des interrogations les plus poignantes et les plus profondes que l’on puisse lire sur la crise de l’humanisme et la mutation spirituelle qui seule pourrait le conjurer. On comprend mieux maintenant, du moins je l’espère, la signification de la Saintonge pour Pierre-Henri Simon. « J’ai appelé Cordouan, écrit-il au tout début du Somnambule, l’espace de mes rêves ». Et l’on se souvient d’une de ses dernières phrases : « la Saintonge est l’endroit où mieux qu’ailleurs je fixe mes souvenirs et mes songes. » Plus qu’une ville, plus qu’un port, Cordouan, de l’aveu de l’auteur, est donc la Saintonge elle-même, peuplée de « figures », c’est à dire de personnes, d’harmonies et de symboles, tous porteurs d’un sens que l’auteur nous invite à découvrir : la ville, la maison, l’arbre, l’église battue par les flots, le phare, enfin, qui n’est jamais nommé mais qui exprime, on le pressent, la vigilance et la conscience droite de l’écrivain, qui éclaire notre cheminement dans le brouillard et le chaos tragique de l’histoire. Plus qu’une province, la Saintonge, pour Pierre-Henri Simon, est un message.
Au moment de conclure, il est permis d’imaginer, Mesdames, Messieurs, que Pierre-Henri Simon revienne parmi nous. Il s’émerveillerait sans doute du dynamisme de la Saintonge, de la découverte émouvante de Pierrette qui repousse notre histoire jusqu’à l’aube de l’humanité, des beaux travaux de restauration du patrimoine local, du progrès économique et technologique partout visible, de la vitalité de sa « petite Académie ».

Livre-Pons-7860-4

Sans doute s’étonnerait-il des grands  » in folio » factices qui ornent un rond-point, sur la route entre Pons et Gémozac : ils lui paraîtraient un assez plaisant hommage à la vocation littéraire de la Saintonge ! Cela dit, il discernerait l’aggravation de menaces qu’il avait déjà pressenties ; il percevrait à l’horizon des nuages inquiétants ; il analyserait ces dangers inédits avec lucidité et perspicacité. Mais surtout, il témoignerait avec force contre le retour du fanatisme et contre les injustices qui suscitent l’exclusion et de nouvelles formes de pauvreté ; il trouverait de ce fait les mots et les accents appropriés pour revivifier notre confiance dans la destinée de la personne humaine et dans l’avenir de l’humanité. C’est dire combien il nous manque.