Panorama de la vie culturelle Saintongeaise en 1998

Séance publique annuelle du dimanche 4 octobre 1998 (salle Saintonge, Saintes).

Par François Julien-Labruyère, directeur en exercice.

Avez-vous remarqué que de plus en plus, et maintenant chaque année, on célèbre des anniversaires?

Plus ou moins proches, plus ou moins lointains… 1998 aura ainsi connu le trentième anniversaire d’un mois de mai particulièrement marquant, le cinquantenaire de la 2CV, de la fondation de l’État d’Israël et de la mort de Georges Bernanos, le quatre-vingtième anniversaire de l’armistice de Rethondes, le centenaire de l’ouverture de l’Opéra comique, de la mort de Bismarck et de l’assassinat de Sissi, de la naissance de Malaparte et de Lorca, et de cette fameuse génération de 1898, chère aux Espagnols car elle symbolise leur volonté de renouveau après leur défaite de la guerre de Cuba contre les Etats-Unis. Au-delà du siècle, ce fut aussi le cent-cinquantième anniversaire de cette révolution mal-aimée dite des quarante-huitards ainsi que celui, tout aussi mal-aimé mais devenu mythique de la ruée vers l’or californien après la découverte des filons de Sacramento, le deux-centième anniversaire de la mort de Casanova et de la naissance de Leopardi, le deux-cent-cinquantième anniversaire de la parution de L’Esprit des lois de Montesquieu très dignement fêté à La Brède par nos voisins bordelais, bien sûr le quatrième centenaire de la promulgation de l’Édit de Nantes, l’année même de la naissance du Bernin et il ne me paraît pas évident, vu d’un point de vue européen, que le premier événement l’emporte en influence historique sur le second, enfin le cinquième centenaire du voyage de Vasco de Gama et le huit-centième anniversaire de la fondation de la Sorbonne…

Je suis certain d’en avoir oublié, il n’est pas de semaine sans qu’on prenne ainsi l’occasion de manifester un attachement. Il y a quelque chose d’un peu artificiel dans ces commémorations qui se multiplient, il y a aussi quelque chose en elles de réconfortant: le maintien du souvenir, sa mise à jour et souvent sa réinterprétation. L’année dernière à La Roche-Courbon, nous souhaitions les quarante ans de notre Académie. Pour être le plus médiatique possible (mettez un point d’exclamation dans le ton que j’utilise !), je me suis évidemment posé la question de savoir ce que nous pourrions fêter cette année, régionalement, autour d’un chiffre rond. Il y avait bien le cinquantenaire de la fondation de la confrérie du Franc-Pineau, mais comme il avait déjà été copieusement arrosé au château de La Rochefoucauld, je me suis dit que l’évoquer sans la moindre dégustation avait peu de sens, et surtout que cela pouvait ressembler à une suggestion de Gascon; pour un apéritif qui se dit «des Charentes», ç’aurait été la pire des offenses! J’aurais pu également nous raccrocher au bicentenaire de la naissance de Jules Michelet: en effet, si l’historien n’est nullement charentais, il passa un été à Saint-Georgesde-Didonne, sur l’invitation de Camille Pelletan, son ancien élève, et assista à une tempête qui lui inspira la composition de son très bel ouvrage, La Mer. Le tout jeune Julien Viaud assistait aussi à cette tempête et, plus tard devenu Pierre Loti, il préfacera La Mer à l’occasion du centenaire de Michelet. Une identité est faite de ce genre de rencontres; ce fut d’ailleurs l’occasion cet été d’une représentation théâtrale tout près du port de SaintGeorges, imaginant la rencontre du vieil historien et du futur grand écrivain. Mais ce qui est parfait au cours d’une soirée balnéaire risque de paraître bien réducteur pour symboliser une année saintongeaise.

Aux dates rondes de chaque siècle, 98 ou 48, aucune naissance, aucun décès de Saintongeais célèbre n’est suffisamment significatif à lui seul pour en devenir l’emblème de notre réunion. En revanche, dans les années qui précédaient la Grande Guerre, on disait à Saintes de tous les érudits nés en 1848 qu’ils constituaient la «belle génération» de l’histoire régionale. Qu’on en juge: Médéric Brodut, le monographe de TonnayCharente, Henri Choisnard, celui de Dompierre-sur-Mer, Pierre Clémenceau, le célèbre patoisant sous le châfre de Pétras Zoufit, Adhémar Esmein, le professeur de droit auteur notamment de très beaux contes charentais, Jules Gandaubert, le biographe, James Meslier, le fondateur de la Société littéraire de Barbezieux, une des plus actives de la région en son temps, Daniel Touzaud, l’historien du protestantisme, Noël Texier, l’imprimeur et éditeur sans qui rien ne se serait développé du grand mouvement de publications historiques qui caractérise l’époque, tous sont nés en 1848. J’ajouterais volontiers à cette liste quatre peintres qui ont joliment illustré la région et dont les musées charentais possèdent de nombreuses oeuvres en leurs collections: Alexandre Pellisson pour ses dessins et caricatures, Marcel Jambon pour ses grands décors, Ernest Lessieux pour ses paysages lumineux de la côte et Léonard Jarraud pour ses scènes paysannes pleines d’intimité et de vérité. Ils sont en même temps nos quarante-huitards et notre ruée vers l’or, notre belle génération, et parce qu’ils ont su exprimer le pays charentais avec tant d’ardeur, à la fois comme historiens et comme artistes, je vous propose de placer notre réunion d’aujourd’hui sous leur souvenir.

Il est un autre souvenir que je ne peux passer sous silence, c’est celui de notre ancien collègue Thomas Narcejac, décédé au début de l’été. Il occupait depuis 1969 le quatrième siège de notre Académie, à la suite de René Guillot, l’auteur du célèbre Crin blanc. De par l’état-civil, il s’appelait Pierre Ayraud et était originaire de Rochefort. Mais comme il avait fait ses études au collège de Saintes et que durant ses congés il adorait les bords de la Charente, lorsqu’il se mit à écrire ses histoires policières, il choisit le pseudonyme de Thomas Narcejac, du nom de deux villages proches de Port-d’Envaux. Il avait publié quarante-trois romans, quatre pièces de théâtre et plus de cent nouvelles, la quasi totalité écrite avec son complice Pierre Boileau, d’où le fameux nom de plume Boileau-Narcejac dans lequel Boileau créait l’énigme et Narcejac rédigeait l’intrigue. On les considérait comme les inventeurs du suspense à la française et leur célébrité devint mondiale avec deux films tirés de leur oeuvre : Les diaboliques de Clouzot et vertigo de Hitchcock. Ces dernières années, très affaibli, il ne participait plus directement aux travaux de notre Académie, mais il continuait de s’y intéresser de près. Avec lui, nous perdons un de nos membres les plus prestigieux qui avait su conserver ce lien d’émotion avec sa petite patrie. Afin de lui marquer notre amitié et notre respect, je vous propose que nous nous levions pour une minute de silence.

La belle génération de 1848 et Thomas Narcejac, voilà bien qui pourrait résumer notre attachement. La vocation de l’Académie de Saintonge est en effet de servir la culture régionale sous toutes ses formes, ce qui pour chacun de ses membres devient une sorte de devoir personnel. Exactement comme autrefois on parlait des devoirs d’un écolier. Les académiciens de Saintonge ne sont que les écoliers de leur région, ils lui doivent des égards et des obligations en termes de création. Je peux vous assurer que de ce côté-ci, la Saintonge peut être fière des écoliers de son Académie. Ils demeurent féconds et productifs. L’un d’entre eux d’ailleurs l’est tellement qu’il n’a pas hésité à faire entrer votre Académie dans un grand roman d’aventures. Pour lui, il n’y a guère que quelques encablures entre les pertuis charentais et des îles caralbes de légende. Une expédition partie de Saint-Martin-de-Ré à la recherche d’un cargo disparu, le Star of Cognac, se retrouve dans un casino exotique où se donne une grande soirée. «Pour nous rendre à la cérémonie, écrit notre collègue le narrateur, nous nous étions costumés et avions fière allure, Lupin en smoking blanc, le Basque en gentilhomme. J’avais revêtu mon habit d’académicien de Saintonge, uniforme d’apparat garni de lauriers, de dorures, de brandebourgs compliqués, qui flattait ma coquetterie, m’attirait la considération de mes éditeurs et le respect de mes créanciers. Des gamins moqueurs nous faisaient escorte en rigolant. Pour nous en débarrasser, nous leur jetions à poignées des ouistitis. Sans succès. (Le singe est la monnaie locale; il y a cent ouistitis dans un singe)», précise le narrateur. En cette année de préparation de l’euro, on voit à quel point l’Académie de Saintonge sait se projeter avec humour dans les déguisements les plus fantaisistes. Le roman s’appelle La commandante au long cours, il est de Michel Danglade et ses collègues en sont particulièrement fiers.

Dans une veine proche, mêlant humour et réflexion sur notre temps, Jean Duché nous livre un conte philosophique, Nombreuses sont les merveilles, qui met en scène un homme préhistorique cryogénisé dans un glacier, que les techniques actuelles permettent de rendre à la vie. Autant dire qu’avec son Cro-Magnon confronté à une modernité quelquefois si bizarre, Jean Duché nous oblige en souriant à nous poser les vraies questions, comme autrefois le Huron de Voltaire ou le Persan de Montesquieu. De Madeleine Chapsal, notre écrivain de l’amour au féminin qui chaque année publie au moins un roman, je retiens surtout son avant-dernier titre, Cet homme est marié: il contient ce qu’il faut d’île de Ré pour ne pas nous dépayser et il s’arrange d’une dose parfaitement maîtrisée d’impudeur pour qu’on se laisse prendre à son charme. Mais on ne peut pas évoquer l’année de Madeleine Chapsal sans mentionner deux manifestations dont elle a été le pivot et qui ont animé Saintes d’un élan de sympathie: une exposition de ses propres peintures, très marquées par les fleurs, et l’organisation des Marchés romanesques, une idée toute simple, celle de demander à des écrivains et des artistes de venir tenir un étal de leurs oeuvres lors d’un marché du dimanche matin. Amitié et popularité assurées… Enfin, je ne saurais oublier son élévation au grade de commandeur dans l’ordre du Mérite, ce qui nous fait plaisir à tous.

Nos autres collègues ne sont pas montrés en reste. Pauline Reverchon a donné un cycle de conférences sur la peinture du début du siècle, concernant notamment le groupe des Nabis, Maurice Denis, Pierre Bonnard, Paul Sérusier, Félix Valloton ou encore cet Élie Ranson, un Charentais de Jamac, dont le musée du Prieuré à Saint-Germain-en-Laye, qui demeure le temple des Nabis, vient d’organiser une exposition rétrospective de l’oeuvre. Alain Michaud, lui, s’efforce de redonner vie à une vieille institution chère au coeur des Saintongeais, mais somnolente depuis des lustres, la Société des Archives historiques de la Saintonge et de l’Aunis; la sortie cette année des tomes L et LI de la collection des Archives, consacrée à la correspondance de Fortin de La Hoguette, résonne en véritable augure de renouveau. Jean Glénisson, à qui rien n’échappe de ce qui est régionalement symbolique, est à la base de cette publication ambitieuse: c’est lui qui conseilla Giuliano Ferretti sur les aspects proprement saintongeais de son travail, c’est lui qui en suggéra les corrections. La belle génération que j’évoquais à l’instant se retrouverait aisément dans cette passion commune d’Alain Michaud et de Jean Glénisson à servir l’histoire régionale.

Charly Grenon continue de diriger la collection des monographies saintongeaises des éditions de la Lucarne ovale et de la Malle aux livres, en préfaçant chacun des nouveaux titres. Et ils sont de plus en plus nombreux… Jacques Badois poursuit la mise en valeur de La Roche-Courbon comme l’un des joyaux identitaires de la région; il le fait grâce à de nouvelles idées d’animation touristique de ce chef d’oeuvre que sont devenus les jardins: cet été, des promenades-concerts aux flambeaux; il le fait également par le biais de l’écrit, en participant par exemple à un bel ouvrage consacré à Pierre Loti et son pays natal. Jacques Daniel, quant à lui, met à disposition du public sa magnifique collection de cartes de la région en les publiant dans un ouvrage consacré à la Géographie historique des côtes charentaises.

D’un tout autre genre est l’album photographique que Christian Genet consacre à Odette Comandon. On croit tout savoir de la vie de celle qui fut la Jhavasse des Charentes en même temps que le directeur de notre compagnie. Eh bien, on se trompe! Il suffit de feuilleter le très beau livre de Christian Genet pour se rendre compte qu’on n’en connaît qu’une partie. Odette Comandon avait une activité si multiforme, passant du théâtre au journalisme, de la publicité aux séances d’académie, des banquets à toutes les formes de commémoration, qu’elle figura pendant une bonne vingtaine d’années l’essence même de notre attachement charentais. Certes les puristes et les sourcilleux de tout poil lui reprochaient volontiers son succès médiatique; côté patois, on la considérait comme trop bourgeoise, côté bons salons saintais comme trop triviale. Ces critiques se voient gentiment balayées par l’hommage que lui rend Christian Genet: c’est justement ce mélange des genres, l’harmonie qu’elle avait su donner à ce mélange des genres, qui fait de son personnage un symbole. Tout au long de l’album, on remarque son rire, un rire joyeux et vivant, un rire qui aime la vie, un rire communicatif… Le talent d’Odette Comandon se trouve vraiment là: elle était une grande dame qui savait rire. Et je crois cette double qualité suffisamment rare pour qu’on ne l’oublie pas.

Je ne voudrais pas que ce rappel des principaux travaux des académiciens de Saintonge puisse donner l’impression d’un étalage de vanité. Je ne les ai pas tous cités, loin de là, ne retenant que ceux qui touchent de près à cette construction continue de l’identité régionale à laquelle nous sommes tous dévoués. Je ne voudrais pas non plus que ces travaux occultent le reste du panorama culturel charentais auquel, certes, ils participent, mais dont ils ne représentent qu’une partie. Il est difficile et quelquefois un peu vain de vouloir forcément typer un cru culturel. Est-il fort en bouche ou d’un fruité délicat? Chacun en jugera… Ce qu’on peut en dire à coup sûr est qu’il continue de foisonner. Les rayons charentais des bibliothèques se remplissent allègrement d’environ une trentaine de livres par an, ce qui signifie que nous sommes confrontés, en tant que jury culturel, à un choix de plus en plus complexe: on voudrait tout retenir, mais ce serait nier l’idée même de prix; on ne choisit donc que ce qui nous paraît le meilleur… Thèses, articles, romans, recueils de poésie, revues et magazines, la moisson de ce qui se publie sur les Charentes reste d’un excellent niveau, tant quantitatif que qualitatif.

Puisque la tradition oblige le directeur en exercice de l’Académie de Saintonge à savoir déceler les grandes tendances du mouvement culturel régional, je m’y risque. J’en vois deux: le patois et le web, autrement dit le saintongeais et Internet… Cela fait plusieurs années que le patois connaît un vrai regain. On l’écoute lors de festivals de plus en plus suivis, on le joue au cours de soirées théâtrales de plus en plus courues, on le lit dans des revues de plus en plus populaires, on le feuillète dans des livres de plus en plus diffusés… Dès qu’on l’évoque, quelques noms se mettent à résonner avec chaleur: Matha ou Poullignac pour leurs fêtes patoisantes, la SEFCO pour son Subiet et son festival de théâtre, les Veustujhons de Châtignac (autrement dit, ceux qui se remuent à Châtignac) ou l’Amicale du Dandelot à Authon comme exemples de bonnes troupes théâtrales ou encore le Grand Simounet’ pour son livre à succès, Galope-Chenaux… Il y a quelque chose d’étonnamment vivant dans ce renouveau fait d’intimité villageoise. Durant les années 1980, on avait connu une sorte de dictature intellectuelle en provenance du Poitou: il fallait écrire le patois de telle et telle façon, au point de le rendre illisible, il fallait lui assurer un statut de véritable langue au point de lui dénier toute proximité affective et de refuser même qu’on l’appelât patois, il fallait surtout se plier béatement aux injonctions venues du haut. Au bout du compte, les docteurs en parlange avaient quasiment abouti à en dégoûter tout le monde! La réaction est là, spontanée, souvent remuante, refusant les règles édictées par les maîtres, elle emprunte volontiers cette forme du théâtre ou du spectacle, n’hésitant pas à privilégier le rire… Et c’est tant mieux! Autant la pédanterie du parlange faisait fuir l’adhésion, autant l’enjouement du patois attire la foule, notamment celle des jeunes, ce qui augure bien de l’avenir.

La seconde tendance est sans doute encore plus évidente, la région se met sur Internet… Le phénomène date de quelques mois à peine, mais il est frappant par son ampleur. J’ai dénombré à aujourd’hui près de trois cents sites Internet concernant les Charentes. Il n’en existait qu’une grosse dizaine il y a un an! La majorité sont des producteurs de cognac, de pineau, d’huîtres, de fromages, que sais-je encore, des campings, des agences immobilières, des clubs de sport qui tentent de trouver un nouvel élan pour leurs produits et services. Certaines municipalités se montrent aussi très actives. Confolens, Jarnac, Cognac, Saintes ou Royan possèdent leurs sites Internet, mais l’orientent quasi exclusivement sur le tourisme, sans autre effort que celui d’avoir recopié un dépliant publicitaire. En revanche, deux villes méritent un grand coup de chapeau pour la qualité et la diversité des informations qu’elles mettent à la disposition de leurs visiteurs internautes: il s’agit de Rochefort et de Marans. Toutes deux ont véritablement conçu un site en s’appliquant à le rendre attractif et complet, n’oubliant rien de leur histoire locale ou de leurs manifestations culturelles. On saura tout de la poule de Marans qui pond des oeufs roux dont raffole James Bond, on saura tout aussi des publications de la Société de géographie de Rochefort, la première société savante charentaise à ainsi se brancher sur le web.

On prétend volontiers que la culture régionale se fossilise sous l’effet d’une constante répétition de ses contenus et d’un non-renouvellement de ses modes d’expression. C’est bien sûr là où je voulais en venir. Tout ceci est faux, notre régionalisme (et je ne mets dans ce mot aucune de ses habituelles connotations négatives, bien au contraire je le crois porteur d’une bonne santé intellectuelle car il se situe en dehors des snobismes et du médiatiquement correct qui gouvernent nos esprits), notre régionalisme donc se révèle un des moteurs de choix de la modernisation du pays charentais. Une trentaine de sites la concernant sont aujourd’hui ouverts à la consultation. On peut ainsi visiter des châteaux (comme celui de La Roche-Courbon grâce au gendre de Jacques Badois), on peut cliquer sur la cagouille et tout retrouver du patois saintongeais, on peut se documenter sur Loti, on peut lire de véritables monographies villageoises comme celles de Siecq, de Saint-Fort-sur-Gironde ou de Nieul-les-Saintes, on peut découvrir l’ensemble des sites préhistoriques des deux départements charentais grâce à Jacques Dassié que nous couronnions l’année dernière… Le mouvement est lancé et je crois qu’on doit être satisfait du fait que notre régionalisme, non seulement n’en soit pas absent, mais encore y tienne un rôle de fer de lance.

Le patois et le web, il y aurait à philosopher longuement sur le sujet. Tradition contre modernité, clocher contre monde entier… Au premier degré, le conflit semble patent. En fait, et l’exemple me paraît intéressant de ces sites Intemet dédiés aux formes souvent considérées comme les plus arriérées de l’attachement local que sont le symbole de la cagouille et la pratique d’un dialecte marginalisé, il existe une complémentarité d’évidence entre les deux pôles. Une complémentarité qui aboutit à l’équilibre. Le mondial suscite un désir de local, la vitesse un besoin de lenteur, le progrès un refuge d’archaïsme. Le sentier de grande randonnée se développe en relation étroite avec l’extension des autoroutes, le retour au village est d’autant plus enchanteur, agrâlant, qu’il fait suite aux faubourgs de la ville… En ce sens, le retour sur soi que représente notre attachement saintongeais n’est en rien passéiste; au contraire, il constitue une vigueur parfaitement actuelle. Ce sentiment, je l’ai fortement éprouvé cet hiver, très précisément le 16 mars, au grand amphithéâtre de la Sorbonne. Ce jour-là se déroulait la cérémonie de la remise de son épée d’académicien à notre collègue Jean Mesnard. Au milieu d’un parterre d’ambassadeurs, de professeurs d’université, de conseillers d’État, d’anciens ministres, devant l’immense fresque de Puvis de Chavannes représentant l’ensemble des disciplines de l’esprit, Jean Mesnard, toujours modeste bien qu’en habit brodé d’or, reçut donc son épée et il remercia. Il parla du Japon, de la Corée, de ses missions à travers le monde pour représenter la culture française et l’ceuvre de Pascal, il évoqua des colloques nombreux et son séminaire de critique littéraire, c’était un véritable plaisir, de haute volée et d’une extrême actualité conceptuelle. Puis soudain sa voix se mit à se brouiller légèrement, ce n’était plus le grand savant qui s’exprimait devant nous, mais l’homme. Il rendit hommage à sa femme, il rappela les origines de sa famille et tout de suite après, dans le même élan d’intimité, celui qui, dit-il, «forge les personnalités avec plus d’influence encore que le monde professionnel», il associa (je cite) «une petite académie provinciale qui m’a appris les rites de ce genre de cénacle».

Jean Mesnard, merci de n’avoir pas oublié votre petite académie lors de la cérémonie de votre grande académie. Nous avons tous compris que le sens que vous lui donniez, c’était celui de l’attachement, de l’émotion, à l’égal de ce qui se passe au sein d’une famille. Comme à la fin de sa remise d’épée, Jean Mesnard eut droit à ce qu’on appelle une standing ovation, je vous propose que nous nous mettions tous debout pour nous associer à cet hommage et pour que sa petite académie en profite aussi un peu. Merci.