Panorama de la vie culturelle Saintongeaise en 2005

Séance publique annuelle du dimanche 3 octobre 2005

Par François Julien-Labruyère, directeur en exercice.

Chaque année, durant l’été, le directeur de l’Académie de Saintonge se sent rongé par l’inquiétude. L’air de rien, il pose des questions qui doivent sembler bizarres aux gens qu’il rencontre. Pensez, un directeur de l’Académie de Saintonge se comportant en vulgaire enquêteur ! Mais plus il pose de questions, moins lui vient l’inspiration (syndrome classique de l’enquêteur !). Que lui faut-il donc dire sous ce titre ambitieux, parce qu’il relève d’une tradition, de Panorama de la culture saintongeaise ?

Cet été donc, j’ai éprouvé cette angoisse de la page blanche. Jusqu’au jour où, avec toute ma famille, je suis allé au Paléosite de Saint-Césaire… C’est la première fois que je visite quelque chose dans la région qui véritablement m’impressionne, me bluffe, me frappe, au point d’en sortir avec un sentiment de fierté d’être Charentais. Et de me fournir une introduction à mon devoir de vacances !

Nous étions douze, six enfants, six adultes. Tous enchantés de la visite. Cela n’avait pas été facile de convaincre tout le monde d’aller à Saint-Césaire : il fait beau, la plage c’est mieux, les outils dans des vitrines on déjà donné… Après ces inévitables ronchonnements, nous sommes tous ressortis avec notre portrait en poche, devenus en quelques secondes d’interactivité de véritables Néandertaliens, les arcades sourcilières grossies, la bouche et les pommettes élargies, le cheveu en bataille ! Je peux vous dire que le directeur néandertalien de votre Académie ressemble à un ancien rocker transformé en clochard. Je peux aussi vous dire que tant les enfants que les adultes ont beaucoup appris durant la visite, pas forcément les mêmes choses, et qu’ils l’ont fait avec un réel plaisir grâce à une scénographie exceptionnelle. Nous n’avons vu aucune vitrine fastidieuse et avons terminé la visite avec plusieurs démonstrations de comment faire du feu en chauffant le bois ou en frappant du silex contre du minerai de fer. Un mélange réussi de ludique et de scientifique…

Si vous ne l’avez pas déjà fait, je vous encourage vivement à découvrir le Paléosite de Saint-Césaire, c’est une splendeur : on y voit des hologrammes qui chassent le renne, on y voit des Néandertaliens assaillis par une culture plus évoluée que la leur, on y voit surtout de vrais savants qu’on a obligés de sortir de leurs tics érudits ; ainsi placés dans le grand vent du grand public, ils s’y révèlent de merveilleux pédagogues, au sens où sans façon, ils savent faire passer leur message, un message extrêmement simple fait de beaucoup d’inconnues et de seulement quelques petites certitudes. On en ressort enrichi, heureux, sans la moindre trace de cet habituel ennui qu’on éprouve devant l’étalage d’une science mal expliquée parce que souvent mal digérée.

La Charente-Maritime possède un seul site authentiquement néandertalien contre une bonne vingtaine dans le département voisin de la Charente. Ce site a révélé un seul squelette contre plus d’une centaine répertoriés en Charente. Il fallait lire le courrier des lecteurs de Charente-Libre lors de l’ouverture du Paléosite : il était plein de rancœur contre l’incapacité départementale à mettre en valeur son patrimoine préhistorique, le second de France après celui de Dordogne et le premier quant aux restes humains néandertaliens.

Comment en est-on arrivé là ? L’histoire vaut d’être contée. Il y a trente ans, une coupe de quelques mètres faite par un champignonniste afin de faciliter le passage de ses camions vers la carrière de Saint-Césaire fait apparaître quelques silex taillés et des ossements d’animaux. Le premier à s’en apercevoir est un employé du Crédit agricole passionné de préhistoire, Bernard Dubiny. C’est tout à fait fortuit, il se rend à la pêche à la truite et s’arrête surpris devant la coupe encore toute fraîche. Il fait dater ses trouvailles par le Musée de la préhistoire à Saintes où on lui dit qu’ils relèvent du paléolithique supérieur, c’est-à-dire d’environ 35000 ans avant notre ère. Ayant l’intuition qu’il s’agit d’une découverte importante car située en terrain vierge, Bernard Dubiny ne suit pas les conseils que certains lui donnent de poursuivre ses prélèvements sans les déclarer ; devant le risque de destruction totale du site dans une nouvelle coupe aveugle, il en parle au propriétaire de la carrière qui est aussi le maire de Saint-Césaire, René Boucher. Ce tout début de l’aventure est souvent ignoré, je dirais même occulté par ce que devint ensuite la découverte. Je dois l’information à la revue Xaintonge (n° 5 de juin 1999) qui aime ainsi fouiller dans les recoins cachés de la mémoire locale. Rappelons simplement que si Bernard Dubiny avait prélevé sans méthode comme c’est souvent le cas dans les fouilles clandestines, le Paléosite n’existerait pas !

René Boucher arrête les travaux et fait immédiatement appel aux scientifiques. René Boucher est d’ailleurs beaucoup plus qu’un maire ordinaire. Ancien instituteur, ancien résistant, ancien membre du comité départemental de Libération, il est à lui seul une légende politique locale. Installé à Saint-Césaire, il y développe une carrière de sable pour alimenter les verreries de Cognac, il y crée une pisciculture en liaison avec les élevages de créa de la Gironde, il y fonde un musée de la Mérine à Nastasie, autrement dit il possède en lui deux fibres, celle d’un véritable entrepreneur et celle d’un Saintongeais convaincu.

Vite, une équipe d’archéologues est constituée autour de François Lévêque, un préhistorien reconnu qui inclut Bernard Dubiny dans ses fouilles. Quatre ans plus tard, c’est la divine découverte : des restes humains que les laboratoires du CNRS datent de Néandertal, mais d’un Néandertal récent, donc intéressant en soi parce qu’il signifie une possible cohabitation de plusieurs millénaires entre Néandertaliens et Cro-Magnons. La carrière où il a été découvert s’appelle la Roche à Pierrot. René Boucher a donc l’idée d’appeler Pierrot son Néandertalien. C’est l’époque où fait parler d’elle une Australopithèque dont les restes ont été retrouvés dans la Rift Valley éthiopienne. Si sa célébrité commence à faire le tour du monde, c’est en grande partie parce que ses inventeurs l’ont appelée Lucy, du nom d’une chanson des Beatles. Certes le squelette de Saint-Césaire est beaucoup plus récent que celui de Lucy, certes la Roche à Pierrot ne chante pas le rock, mais elle sonne bien saintongeais, va donc pour Pierrot. René Boucher s’agite dans tous les sens, il vend les restes de son Néandertalien au musée de Saint-Germain-en-Laye, le temple en matière de préhistoire, et il confie à Jack Bouyer le soin de lui élever une statue (aujourd’hui à l’entrée du Paléosite). Tandis que les articles scientifiques se multiplient, la presse locale s’intéresse à ce Pierrot trapu qu’on croirait sorti d’un rang de vigne ou d’un dessin de Barthélemy Gautier !

Mais les premiers doutes se font jour concernant son identité : Pierrot ne serait pas un homme mais une femme. René Boucher ne se démonte pas : bien que les scientifiques soient loin d’être unanimes à ce propos, Pierrette remplace Pierrot, ce qui d’ailleurs est dans l’air du temps. Qui plus est, son crâne laissant apparaître des traces de blessure, voilà de quoi alimenter toutes les hypothèses… Pierrette serait-elle la preuve de l’extermination des Néandertaliens par les Cro-Magnons ? Ou mieux, car cela sort du scientifique toujours sujet à controverses pour directement entrer dans le médiatique et surtout le sensible, Pierrette aurait-elle été une femme battue ? À cause des ses consonances de pantomime, Pierrot faisait rustaud ; en revanche, avec son prénom de villageoise et sa cicatrice à la tête, Pierrette se voit toute désignée pour attirer la sympathie. Grâce à René Boucher, Saint-Césaire possède ainsi deux héroïnes : Nastasie, la Juliette saintongeaise, et Pierrette, l’ancêtre saintongeaise. C’est exactement ce que naïvement et avec les seuls moyens de son village, le petit musée dit de la Maison de la Mérine tente de montrer (nous l’avions primé en 2001).

Mais l’intérêt et la sympathie suscités par Pierrette valaient mieux. Un grand musée traditionnel avec ses vitrines pleines d’outils et d’étiquettes poussiéreuses ? C’est ce que souhaitent les parrains scientifiques du squelette, alléchés par les budgets potentiels ! Ce serait faire fi du fait que la Charente-Maritime est un parent particulièrement pauvre par rapport à la Charente en matière de restes paléolithiques et que le squelette néandertalien de la région le plus universellement reconnu, celui fort complet de la Femme de La Quina, mis au jour en 1911 par le docteur Henri-Martin, repose avec sa sépulture au musée de Saint-Germain-en-Laye. Surtout, ce serait oublier le caractère sensible attaché au personnage de Pierrette. Disons les choses franchement : par rapport à la Femme de La Quina, Pierrette est un artefact scientifique de moindre qualité, ne serait-ce sa récence, bien que certains scientifiques, et non des moindres, mettent en doute la conclusion que certains en tirent d’une cohabitation avec les Cro-Magnons ; en revanche, au plan de l’attachement identitaire, elle l’emporte sans conteste sur sa concurrente charentaise. La Femme de La Quina en est restée au niveau du squelette fossilisé, Pierrette est devenue un personnage. D’où l’idée développée par Xavier de Roux de justement s’en servir comme d’un personnage, c’est-à-dire de lui donner de la chair et de lui associer un projet pédagogique sur Néandertal en général.

Le succès est au rendez-vous grâce à des techniques interactives de toute première qualité. On ressort du Paléosite avec le sentiment que Pierrette est une vieille jeune cousine qui sait faire partager sa vie avec passion. Et si on réfléchit au pourquoi de la chose, on y trouve bien sûr la magnifique scénographie qui illustre un sujet plutôt populaire, celui de la préhistoire, mais il s’agit là d’un moyen, non d’une cause ; le véritable ferment du succès de Pierrette est son nom même, qui lui donne valeur de tendresse et de famille. Grâce à l’intuition de René Boucher, nous sommes tous devenus des Pierrette de Saintonge.

Cette importance du nom dans le processus d’héroïsation est essentielle. Elle est le ferment de toute identification. On la retrouve partout, notamment dans le domaine administratif. On le sait, l’époque est à la redéfinition des territoires et il m’a paru intéressant, peut-être même utile, de réfléchir à cette question vue de cette salle Saintonge dont le nom résume à lui seul deux idées apparemment contraires : l’inexistence administrative, les provinces ayant disparu depuis plus de deux siècles, et l’expression d’un attachement qui ressemble à celle d’une identité. D’un côté un fantôme administratif, donc quasi rien ; de l’autre une émotion d’appartenance, donc presque tout… Comme chez Pierrette : quelques fragments d’os qui auraient pu disparaître sous la pelleteuse des découpages départementaux, et un nom qui change tout…

Depuis quelques dizaines d’années, de nouvelles institutions progressivement se mettent en place. Or on sait que les habitudes administratives aidant, une identité nouvelle peut en sortir. Le débat du nom est donc loin d’être clos, il est même actuellement très présent. La raison en est bien connue : elle s’appelle intercommunalité… Et le fait est que le nom de Saintonge y reprend du service.
Sur les vingt communautés de communes et les six pays géographiquement concernés, six portent le nom de Saintonge : Cœur de Saintonge autour de l’Arnoult (CDC), Saintonge viticole autour de Gémozac (CDC), Saintonge romane incluant Saintes (pays, collectivité fortement impliquée dans la création du Paléosite), Vals de Saintonge autour de Saint-Jean-d’Angély (pays) et Haute-Saintonge autour de Jonzac (CDC et pays). Ces quatre derniers ensembles sont d’ailleurs les plus importants : le pays de Saintonge romane regroupe 70 communes et celui de Vals de Saintonge 117 ; quant à la Haute-Saintonge, elle regroupe 123 communes en tant que CDC et 133 en tant que pays où Pons est associé. Autant dire que le nom de Saintonge couvre maintenant la quasi totalité de l’ancien territoire de la province, à l’exception de sa façade maritime.

Saint-Jean-d’Angély est donc en train de réaffirmer son rôle de capitale de la Basse-Saintonge et Jonzac en train de se forger le sien, le concept de Haute-Saintonge étant de création récente. Il est clair que dans cette reconstruction administrative et mentale qui lentement s’établit depuis une vingtaine d’années, Saintes se situe en retrait. Elle est le chef-lieu d’une petite CDC de douze communes, dite du Pays santon, et possède un strapontin au pays de la Saintonge romane. La dépossession dont elle est l’objet en n’ayant pas réussi à implanter le seul concept qui convienne à son rang, Saintonge, mais Saintonge tout court, ressemble à celle qu’elle vécut au XIXe siècle avec la perte de son évêché et de sa préfecture. Il lui reste, exactement comme elle le fit au XIXe siècle, à rétablir son rôle de capitale culturelle au niveau charentais. Elle en a la tradition qui ne demande qu’à revivre, elle en a les fondements avec ses institutions existantes (musées, bibliothèque, notamment côté fonds ancien, abbaye aux Dames, atelier du patrimoine, réseau associatif intense et actif…), elle en a aussi les moyens potentiels, elle en a surtout l’avantage de pouvoir être plus facilement acceptée par l’ensemble charentais que ses concurrentes qui, d’ailleurs, s’agitent fort en ce domaine…

Ces quelques réflexions me sont venues au Paléosite : si de simples restes osseux associés à un prénom peuvent générer une telle réussite mêlant tourisme, culture et identité locale, Saintes avec son histoire, son patrimoine et sa Saintonge possède tous les ingrédients pour restaurer sa vocation de capitale culturelle régionale. Et Pierrette ne pourra qu’applaudir…