Réception de Didier Néraudeau

Réception de Didier Néraudeau

neraudau10ème siège, quatrième titulaire.

Originaire de Tonnay-Charente, professeur à l’université de Rennes, il est aussi paléontologue au muséum national d’histoire naturelle. Ses recherches sont essentiellement consacrées aux fossiles des couches géologiques présentes en Charentes. En 1999, il découvre dans un gisement d’ambre du Crétacé charentais des insectes fossiles de cent millions d’années, surtout mouches, guêpes et scarabées, ainsi que des oursins (Échinides) du Cénomanien (milieu du Crétacé). En 2004, il met au jour dans un ancien lagon de l’île Madame, datant du Cénomanien, un varan aquatique d’une espèce jusque-là inconnue qu’il dénomme le Carentonosaure (Carentonosaurus mineaui) en hommage à la Charente et aux Mineau, ces exploitants d’une ferme salicole dans l’île (Jean-Pierre et Élisabeth Mineau font partie des quelques néo-sauniers installés sur les côtes charentaises, qui maintiennent ou recréent cette activité dans un but d’identité ; ils organisent chaque été des « fêtes du sel » fort courues ; voir Sud-Ouest, 18-8-2003, article de T. Magnol). Ce nom qui renvoie directement à la Charente et aux efforts identitaires des Mineau s’explique aisément car on n’a pas, pour l’instant, retrouvé d’autres animaux de ce type en dehors d’une couche cénomanienne située à La Couronne. Cette découverte et cette dénomination lui valent le prix Jehan de Latour de Geay 2005 décerné par l’Académie de Saintonge. La réputation de Didier Néraudeau est maintenant internationalement établie et ses publications sont nombreuses, à commencer par sa thèse : Ontogenèse, paléoécologie et histoire des Hemiaster, échinides irréguliers du Crétacé (1990) ou son grand article consacré au Carentonosaure : « A New Pachyostic Squamate Reptile from the Cenomanian of France », Paleontology, vol. 47, part 5, 2004, pp. 1195-2010 (article co-signé avec Jean-Claude Rage). Voir S. Cottin, « Le Varan de Madame », Sud-Ouest, 7-12-2004. Documentation D. Catineau.
Réception par Pascal EVEN

L’Académie de Saintonge a atteint, vous le savez, l’âge de raison et nous avons fêté récemment son cinquantième anniversaire avec le faste modeste qui sied à une compagnie constituée de personnes sages. A l’aune des préoccupations de nos contemporains, dans un monde caractérisé par la circulation des hommes, des biens et des idées, à l’époque de la globalisation et de la mondialisation, aussi inéluctables que parfois redoutées, un demi siècle paraît aux générations les plus jeunes faire remonter l’origine de l’Académie à une période reculée. Les études auxquelles se sont livrés les académiciens de Saintonge à l’occasion de ce cinquantenaire ont permis de mesurer l’espace parcouru par l’honorable compagnie depuis sa création. Nous avons étudié avec déjà le regard de l’historien les motivations sociales et intellectuelles qui prévalaient à l’époque où nos prédécesseurs décidaient de fonder une nouvelle académie vouée au rayonnement culturel d’une province qui leur était chère. Nous avons rappelé l’activité de ses membres ou de ses directeurs au cours de ces cinquante ans qui ont apporté tant de changements dans notre société.

Et pourtant que valent cinquante années aux yeux d’un scientifique comme Didier Néraudeau qui jongle non pas avec les siècles mais avec des millions d’années, qui vit et travaille au milieu des vestiges non pas de civilisations disparues mais parmi des fossiles qui remontent à la nuit des temps ou plutôt qui s’y perdent aux yeux des béotiens que nous sommes ?

L’Académie a-t-elle voulu s’ancrer encore davantage dans le passé de la Saintonge en élisant parmi ses membres un paléontologue ? A-t-elle souhaité intriguer le public en associant à ses activités un scientifique de grande pointure œuvrant dans un domaine particulièrement spécialisé ? A-t-elle cédé à la facilité ou à un mimétisme étrange en faisant choix d’un spécialiste incontesté des fossiles et des dinosaures ? A-t-elle voulu enfin désigner en Didier Néraudeau le digne successeur du charentais Alcide d’Orbigny ? Je livre ces pistes de réflexion à votre sagacité.

Mais avant de revenir sur les véritables raisons du choix de l’Académie, il n’est peut-être pas totalement inutile de préciser ce qu’est la paléontologie, science dont se réclament les paléontologues. Et puisque Didier Néraudeau rappelle volontiers qu’Alcide d’Orbigny a contribué, dans la première moitié du XIXe siècle, à la fondation de la paléontologie, je me suis référé aux dictionnaires du XIXe siècle, aux Bescherelle et aux Larousse, aussi bien qu’aux encyclopédies contemporaines, afin de retrouver une définition de la paléontologie, la science qui a pour objet la connaissance des races d’animaux et des végétaux qui ont existé autrefois à la surface du globe et dont on trouve des débris et des vestiges fossiles.

Je me suis, il est vrai, un peu perdu dans tous les termes livrés par ces dictionnaires et qui sont associés à l’élément paléo parmi lesquels je n’ai reconnu que les paléographes et les paléologues, ces derniers désignant à la fois les spécialistes des langues anciennes et les derniers empereurs d’Orient de Constantinople. En revanche, j’ai pu constater que dans le domaine qui intéresse notre nouvel académicien, les termes avaient considérablement évolué en un peu plus d’un siècle. Nos prédécesseurs du XIXe siècle définissaient des paléozoologistes, spécialistes des animaux fossiles ou les adeptes de la paléontographie qui portait ses efforts sur l’histoire des corps organisés dont on ne connaît que des débris fossiles. Aujourd’hui ces termes ont fait place aux notions plus modernes de paléobotanique, de paléoclimatologie, de paléochronologie… Afin d’éviter de me perdre dans les arcanes de ces sciences tout aussi respectables, je reviens aux traditions académiques.

L’Académie de Saintonge a fait choix d’un savant, d’un spécialiste de renommée internationale qui enseigne un peu loin certes de ses terres d’origine mais dans un pays tout aussi accueillant, la Bretagne, puisqu’il est professeur à l’Université de Rennes. Un jeune professeur déjà connu par les nombreux articles scientifiques publiés dans des revues les plus savantes du monde entier qu’il a rédigés seul ou en partenariat avec d’éminents collègues. Didier Néraudeau saura mieux que moi évoquer ses recherches et ses activités multiples mais au risque de simplifier exagérément ses travaux, il voudra bien me le pardonner, je citerai quelques unes de ses études en raison de leurs liens avec la Saintonge. En 1999, notre nouvel académicien a ainsi découvert un gisement d’ambre caché au fond d’une carrière de Charente-Maritime et cette résine renfermait des trésors que notre homme a patiemment inventoriés, des centaines d’insectes parfaitement conservés qui témoignent de la faune qui vivait alors dans notre Saintonge, il n’y a que cent millions d’années, à une époque où les îlots charentais étaient recouverts de forêts denses peuplées de dinosaures et des fameux insectes retrouvés emprisonnés dans l’ambre. A Fouras, il analyse des bois fossiles, des gisements d’ambre insectifères et de monstrueuses créatures comme les iguanodontidae ; plus récemment, en 2004, dans la carrière d’Archingeay-Les Nouillers, il découvre encore dans des fragments d’ambre des plumes qui recouvraient un petit dinosaure bipède… Dans l’abondante bibliographie de ses travaux reviennent ainsi régulièrement les noms de nos localités saintongeaises. Autant de découvertes qui livrent de précieuses informations sur les formes de vie animale et végétale qui régnaient à ces époques reculées sur le terroir saintongeais et aunisien.

Ces découvertes, ces travaux effectués dans la discrétion des laboratoires, ces publications témoignent de la haute valeur scientifique du nouvel académicien de Saintonge et c’est en toute légitimité que Didier Néraudeau prend séance à l’Académie. Il est en effet dans la tradition des compagnies académiques d’accueillir dans leur sein des représentants éminents du monde scientifique. A côté des personnalités des lettres et des arts que les académies invitent à participer à leurs travaux, les véritables savants ont toujours occupé une place de choix.

Aujourd’hui même, l’Académie de Saintonge a tenu à saluer le remarquable travail de restauration effectué par Dominique Chaussat sur le cabinet de Clément Lafaille conservé au Muséum d’histoire naturelle de la Rochelle. Cet exceptionnel ensemble du XVIIIe siècle a été cédé à la ville de la Rochelle, rappelons le, par l’un des membres de l’académie des Belles lettres, sciences et arts de la Rochelle, par l’un des ces curieux du siècle des Lumières. Y avait-il des fossiles dans la collection de Lafaille ? Sans doute. Et puisque nous avons évoqué d’Alcide d’Orbigny, rappelons encore qu’il était membre correspondant de cette même académie. L’Académie de Saintonge respecte ainsi une tradition multiséculaire et en désignant Didier Néraudeau parmi ses membres, elle entend manifester son intérêt pour tous les domaines dans lesquelles les Saintongeais s’illustrent. Cette diversité dans le recrutement de ses membres témoigne également des nouvelles orientations données aux travaux et activités de l’académie depuis déjà plusieurs années.
En élisant un scientifique de réputation internationale en son sein, l’Académie veut montrer qu’aucune discipline, aucun secteur d’activité ne la rebute et surtout, elle souhaite faire appel aux compétences de véritables scientifiques capables de faire participer le grand public à leurs travaux, à des hommes et à des femmes qui au-delà de leurs savantes recherches, peuvent participer à la mise en valeur de notre héritage et de notre patrimoine commun. Nous savons que Didier Néraudeau fera encore de nombreuses découvertes, qu’il contribuera à éclaircir des pans encore méconnus de notre très ancienne histoire. Nous pouvons compter sur lui pour nous en faire partager les passionnants secrets.

Charentais depuis 100 millions d’années par Didier Néraudeau

Mesdames et Messieurs, je suis particulièrement ému de l’honneur que vous me faites en m’accueillant dans votre Académie. La Saintonge est la région qui m’a vu naître et grandir, j’y suis profondément attaché et je suis très heureux à l’idée de me consacrer à son rayonnement en votre compagnie. Mais cette Saintonge de mes racines est aussi au cœur de mon métier. Elle représente tour à tour mon terrain de jeux scientifique, mon laboratoire d’analyse et mon bureau à ciel ouvert. Elle est le lieu de mes plus belles découvertes, le thème récurrent de mes publications et un patrimoine inestimable que je m’emploie à faire connaître au grand public. J’aimerais donc profiter de l’occasion qui m’est donnée ici pour vous inviter à découvrir les trésors cachés sous vos pieds et enfouis dans la roche, le temps d’un petit voyage dans le passé.

Sachez tout d’abord que la Saintonge constitue une référence géologique mondiale. Son sol est en effet constitué de couches géologiques qui ont été étudiées dès le début du XIXème siècle, notamment par le plus illustre des paléontologues, un autre charentais, Alcide d’Orbigny. C’est Alcide qui a été le premier à donner des noms différents aux couches géologiques en fonction de leur âge. A chaque fois, il leur a donné un nom en rapport avec une ville ou un secteur où ces couches étaient particulièrement bien développées. Il a ainsi baptisé Santonien l’ensemble des couches de Craie qui font le substratum de Saintes et qui datent de 86 à 83 millions d’années, c’est-à-dire de la fin du Crétacé, à l’ère secondaire. Il a aussi baptisé Coniacien les couches un peu plus anciennes (86-89 m.a.) visibles à Cognac, et Campanien les couches un peu plus récentes (83-70 m.a.) constituant le terroir crayeux de la Champagne charentaise. Grâce à d’Orbigny, mais aussi grâce à son patrimoine géologique inestimable, la Saintonge est ainsi aujourd’hui mondialement connue : tous les jours, des fossiles d’animaux disparus sont exhumés en Chine, en Amérique ou en Arabie et sont datés du Santonien, parce qu’ils vivaient à l’époque où s’est déposée la Craie de Saintes. Certaines espèces de fossiles ont même pour nom « santonensis » parce qu’elles ont été trouvées pour la première fois dans la région de Saintes.

Cependant, malgré son grand intérêt géologique, j’avoue que la région de Saintes n’est pas celle qui a le plus attiré ma curiosité de paléontologue. Ayant passé mon enfance plutôt dans le secteur de Tonnay-Charente, c’est là qu’est née ma passion pour la paléontologie. Mon grand-père paternel habitait sur cette commune, à environ un kilomètre d’une carrière où j’ai eu mon premier coup de foudre paléontologique. Dès que j’ai eu un vélo, je suis parti en expédition vers cette carrière et j’y suis retourné des centaines de fois de tout au long de mon enfance. Lorsque quelques années plus tard, j’ai fait des études en paléontologie, j’ai repris les fossiles que j’avais récoltés étant enfant dans cette carrière et j’en ai fait une partie de mon matériel d’étude de doctorat. Puis, au fil des années, j’ai aussi exploré le sous-sol de l’île d’Aix, de l’île Madame, de l’île d’Oléron, de la presqu’île de Fouras et j’ai ainsi appris à lire l’histoire de ma région à partir de ses roches. Or tous ces sites, que ce soit Tonnay-Charente ou les îles, ont en commun leur âge géologique, plus ancien que la craie de Saintes. Ils témoignent en effet de la vie sur Terre il y a environ 95 à 100 millions d’années, à une époque que l’on appelle le Cénomanien. Et n’en déplaise aux saintais, ce fameux Cénomanien est encore plus riche et fascinant que le Santonien. Pourquoi ? Et bien parce qu’il correspond à un moment-clé, voire même un moment critique de l’histoire de la vie terrestre. En effet, c’est au Cénomanien que la Terre a connu son climat le plus chaud, avec une température moyenne mondiale supérieure de 5 à 6 °C à la moyenne actuelle. Les glaces polaires étaient alors toutes ou presque toutes fondues et en conséquence le niveau des mers était alors jusqu’à 150 m plus haut qu’il ne l’est aujourd’hui.
L’Europe n’était qu’un archipel et une mer chaude et peu profonde recouvrait les charentes, à l’exception de quelques petites îles portant une végétation dense de grands conifères primitifs (Araucaria) et peuplées de dinosaures. Ce sont ces forêts insulaires fossilisées qui m’ont livré depuis dix ans mes plus belles découvertes et ont fait apparaitre la Charente Maritime à « la une » scientifique de nombreux médias nationaux et internationaux. Tout cela tient en un seul mot : AMBRE. Alors que cette matière précieuse est restée pendant des siècles emblématique des côtes de la Baltique, elle contribue désormais au rayonnement des Charentes. L’ambre charentais est une résine d’Araucaria fossilisée, datant de 98 à 100 millions d’années, dans laquelle ont été piégés jadis par centaines insectes et araignées, acariens et crustacés ou amibes et diatomées. Tout un écosystème disparu a ainsi remonté le temps à travers loupes et microscopes, et fait aujourd’hui de la Saintonge le berceau de nombreuses espèces : ancêtres des fourmis et premières plantes à fleurs semblent ainsi trouver une part de leurs origines dans notre région. Et puis sept petites plumes, engluées dans une coulée résineuse, sont venues confirmer l’étroite parenté des oiseaux et des dinosaures.

Ces découvertes en appellent d’autres et il me faudra encore plusieurs vies avant d’en boucler l’inventaire. D’ici là, j’espère que les Charentais, et tout particulièrement les maires des communes comme les responsables de départements et de région, prendront conscience de l’importance de leur patrimoine géologique. Au-delà de cette prise de conscience, j’aimerais qu’ils réalisent que ce patrimoine est aussi une richesse culturelle qui mérite d’être valorisée et protégée. Alcide d’Orbigny fut, dans les années 1840, l’un des inventeurs de la paléontologie, et se basa pour cela en grande partie sur les trésors fossiles charentais. Ce serait merveilleux si deux siècles plus tard, la protection du patrimoine paléontologique charentais devenait un exemple de réussite culturelle.