Panorama de l’année culturelle Saintongeaise en 2011

Par Marie-Dominique Montel, directeur en exercice

Mesdames et messieurs, chers amis, bienvenue à tous. Je déclare ouverte cette cérémonie des Prix de l’Académie de Saintonge, qui nous rassemble pour couronner les personnalités charentaises de l’année dans le domaine de la culture. Ce palmarès que vous allez découvrir est composé cette année de 14 prix, sélectionnés par le jury de l’Académie de Saintonge, et financés par des aides publiques et privées. Je tiens à remercier ici tous nos mécènes, en particulier le département de Charente-Maritime qui épaule notre Académie depuis de longues années et qui nous fait l’honneur de s’associer désormais, en le finançant, à notre grand prix. Il nous faut remercier aussi la ville de Saintes qui offre à nos rendez-vous le cadre de cette salle Saintonge, et tous ceux, collectivités locales, journaux, entreprises ou personnalités privées qui nous aident à financer les prix et à les faire connaitre.
Il y a un nouveau prix, dans ce palmarès 2011, dont je voudrais saluer la naissance car sa fondation nous émeut particulièrement, c’est le « Prix Jacques et Marie-Jeanne Badois, crééà l’initiative de Christine Sebert, fille de notre collègue Jacques Badois et de son épouse récemment disparus. Le prix commémorera leur attachement à l’Académie, leur œuvre à La Roche Courbon, et récompensera à partir de cette saison les restaurations exemplaires.

L’Académie a eu le chagrin de voir disparaitre, cette année, trois de ses grandes figures tutélaires, notre directeur historique Jean Glénisson qui a été notre brillant mentor de 1982 à1991, madame Pauline Reverchon merveilleuse bibliothécaire et historienne de Cognac qui était le plus ancien membre de l’académie puisqu’elle avait été élue en 1972, enfin notre doyen, Michel Danglade, écrivain plein de finesse et peintre de la marine que nous avions célébré l’an dernier. Marc Seguin et Pierre Dumousseau leur rendront hommage tout à l’heure. Quant à moi, je voudrais, en leur honneur vous raconter une histoire qui leur aurait je crois plu à chacun d’entre eux, et que chacun aurait aimé à sa façon.

A la fin des années 50, un groupe de jeunes cinéastes qui maniaient la caméra de façon insolente et novatrice a été baptisé la nouvelle vague par les journalistes et le nom leur est resté ; ils s’appelaient Francois Truffaut, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol ou Jacques Rivette, pour les tous premiers d’entre eux, et ils avaient en commun d’avoir usé leurs fonds de culotte sur les sièges de la cinémathèque et d’avoir un même père spirituel, un charentais, de la Rochelle, sans doute le plus grand critique de cinéma du XXe siècle, André Bazin. Ils avaient tous travaillé et peaufiné leurs idées dans la revue qu’il dirigeait, Les cahiers du cinéma. Un journal où, pour la première fois, l’on s’intéressait à la mise en scène et au style autant, sinon plus, qu’au sujet du film et aux vedettes. Un journal dirigé par un homme qui visiblement donne des ailes à ses journalistes puisqu’ils vont tous, ou presque, devenir cinéastes et dédier à leur ancien patron leurs premiers films. Que Bazin n’a jamais vu puisqu’il est mort quelques mois avant la sortie des « 400 coups » de Truffaut, en 1958. Il avait tout juste 40 ans.

Pour Bazin, la culture est un cadeau inestimable parce que c’est un moyen d’émancipation quand elle fait partie de la vie. Maigre, un peu voûté, le regard vif, catho de gauche, il s’était fait l’apôtre du cinéma de qualité auprès d’un public de plus en plus vaste, dans ses articles mais aussi en montant ciné-club sur ciné-club au sein des réseaux étudiants, catholiques ou du syndicalisme ouvrier. A la Rochelle où il revient toujours régulièrement il est, dès 1947, le parrain du premier ciné-club la Lanterne magique et son père en est le directeur pendant de longues années.
C’était « une espèce de saint en casquette de velours » disait de lui le jeune François Truffaut que Bazin et sa femme avaient hébergé chez eux pendant deux ans. Il aurait voulu être instituteur et avait suivi le cursus logique à l’école normale de La Rochelle puis à Versailles avant d’être recalé sans pitié à l’oral parce qu’il bégayait (on se demande au passage comment ses professeurs l’avaient laissé s’engager dans cette voie). Il savait pourtant tenir une salle en haleine, par l’intelligence de son propos et la finesse de ses idées, c’est du moins ce que les anciens du ciné-club de la Rochelle racontent volontiers.

Quelques temps avant sa mort, on lui avait proposé de passer à son tour derrière la caméra et, après avoir réfléchi, car c’était un homme qui ne faisait pas les choses à la légère, il avait rédigé une proposition de film. Ce texte a été publié, un peu comme son testament, par les Cahiers du cinéma quelques mois après son décès ; et il a été retrouvé par un critique actuel, Jean-Jacques Bernard, qui a eu la gentillesse de me le confier pensant que l’Académie de Saintonge pourrait y trouver quelque intérêt. Et de fait, ce texte s’intitule : Les églises romanes de Saintonge, projet de film d’André Bazin. Dès les premières lignes, il y fait référence à deux de nos anciens collègues de l’Académie, une sommité dans le monde de l’art Roman de notre région, le Chanoine Tonnellier (fondateur de l’Académie de Saintonge, justement dans ces années là) et François de Chasseloup Laubat qui avait entrepris le relevé photographique des églises saintongeaises.

Mais pourquoi choisir, comme thème de film, les églises romanes de Saintonge? C’est la question qu’André Bazin s’est bien dit que vous vous poseriez et celle qu’il pose lui-même d’entrée de jeu.
« La richesse, la force et la variété de l’art roman sur le territoire français justifieraient à priori cent films différents qui n’épuiseraient pas le sujet… on peut, dans ces conditions, se poser d’abord le problème de la justification particulière d’un film sur les églises de Saintonge. » D’autant qu’elles ne sont pas les plus spectaculaires ni les plus grandioses de toutes. Bien sur, dit-il, « Si le film est en couleurs, tout un champ d’observation nous est offert par les harmonies admirables de la pierre saintongeaise ».

En réalité, leur caractère exceptionnel ne vient pas de là. Il vient d’une plus grande connivence avec les paysages et avec l’humanité. Ce qu’elles ont de vraiment spécial, explique-t-il, c’est leur densité sur le territoire et leur intégration dans la vie des hommes et des villages. On comprend à le lire qu’il a découvert la plupart de ces édifices lors d’expéditions à vélo dans son adolescence charentaise. Il raconte comment pour entrer dans les églises de village, il faut d’abord aller demander la clé : on n’arrive chez le bon Dieu qu’en passant par les hommes. Ce qui lui plaisait, après la beauté architecturale de Talmont, d’Aulnay de Saintonge, de Corme Ecluse, d’Echillais, c’est « la familiarité quasi organique de l’église et de la vie paysanne. Parfois, écrit-il, le monument religieux a été complètement absorbé comme dans la prodigieuse abbaye de Trizay, transformée en ferme où les poules couvent dans les niches des saints et où la salle capitulaire est devenue la grange à foin »
Il admire cette « harmonie naturelle et ancestrale où la vie rurale contemporaine parait poursuivre avec l’église une amitié si vieille. Nul sentiment de sacrilège pourtant, peut-être justement parce que quelque chose dans l’art roman saintongeais le prédisposait à cette lente et insensible humanisation paysanne. Nulle part mieux qu’ici l’art et l’architecture romans n’apparaissent de façon plus constante et plus subtile entretenir avec la géographie physique et humaine de relation aussi nécessaire et naturelle »
Merci monsieur Bazin. Si ce film sur les églises romanes de Saintonge n’exista jamais que dans votre tête, nous n’oublierons pas que l’essentiel se situe dans l’harmonie et l’amitié que les hommes entretiennent avec les valeurs spirituelles et la culture, que vous l’aviez reconnue, cette harmonie sur notre coin de terre qui était aussi le vôtre. Et nous nous répéterons, pour le bonheur de l’entendre la teneur de votre magnifique conclusion : « Nulle part mieux qu’ici peut –être l’esprit et l’art n’entretiennent avec la géographie et les hommes de relation aussi nécessaire et naturelle »